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Acteurs de l'Éducation

Intervention de Catherine Trautmann, Ministre de la Culture et de la Communication, aux « Rencontres des acteurs de l'éducation ». Tours, le 30 mars 1999. Ces Rencontres, organisées par le ministère délégué à la Ville, ont réuni, les 30 et 31 mars 1999 à Tours, plus d'un millier de participants (enseignants, éducateurs, parents d'élèves, élus, associations) venus débattre et préparer le volet éducation des futurs contrats de ville (2000-2006).

Madame la Ministre,
Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs,

Je me félicite d'être parmi vous aujourd'hui à l'invitation de Claude Bartolone, tant les débats et discussions auxquels vous vous êtes consacrés depuis le début de cette journée s'inscrivent dans le droit fil des réflexions que j'avais pu développer en tant qu'élue et qui me concernent au quotidien de mon action ministérielle.

Éduquer, former, transmettre, ces actes essentiels sont au cœur de mon engagement politique et sont des objectifs prioritaires pour tout maire, de commune modeste comme de grande agglomération, pour tout acteur qui accepte d'assumer des responsabilités dans le destin de la cité.

Il est de notre devoir de citoyen de nous interroger sur les solutions à mettre en œuvre pour que l'éducation progresse dans notre société et il est pour cela plus que jamais nécessaire de mobiliser toutes les compétences : la présence à Tours de quatre ministres du gouvernement de Lionel Jospin témoigne de notre volonté commune d'agir ensemble. L'éducation est affaire de responsabilité, de responsabilité partagée par tous les adultes, face à une jeunesse souvent inquiète, en proie au doute ou au scepticisme.

Mes responsabilités de ministre de la Culture et de la Communication me confrontent quotidiennement à ces questions, tant l'accès à la culture passe, on le sait, par un accès à l'éducation, l'une et l'autre s'enrichissant mutuellement pour offrir l'ouverture nécessaire aux multiples sensibilités et aux savoirs qui travaillent notre monde.

On a trop longtemps dissocié éducation et culture de façon manichéenne, l'école de la pédagogie étant opposée à l'école de la sensibilité. Aujourd'hui, ce temps est révolu. Les frontières se déplacent, tant il est vrai que la culture est une ouverture sur le monde quand d'autres portes se ferment, tant il est vrai qu'il ne saurait y avoir accès aux ¦uvres de l'humanité sans clefs de compréhension, sans repères spatio-temporels, sans maîtrise des savoirs de notre temps.

C'est la raison pour laquelle j'ai placé la démocratisation au centre de mon action : il ne suffit pas de multiplier l'offre, si intelligente soit-elle ; encore faut-il que chacun puisse, que chacun ait le désir de se saisir des livres, de la musique, du théâtre, des arts plastiques.

Pour éveiller ce désir, il faut agir, selon moi, dans deux directions.

Tout d'abord, nous devons respecter, reconnaître et encourager les pratiques culturelles des habitants et plus particulièrement des jeunes.

Ne méprisons plus les pratiques en amateur, sachons recevoir la force et l'énergie créatrice des nouvelles formes d'expression artistique de celles que nous appelons les cultures urbaines.

Ne considérons plus que nous sommes quittes de l'effort de démocratisation en multipliant les équipements culturels. La proximité territoriale n'est pas la proximité sociale. Et une structure culturelle sans projet éducatif est une structure qui se condamne à ne s'adresser qu'aux héritiers de la culture.

C'est pourquoi j'ai demandé aux établissements culturels d'inscrire dans leurs missions cette priorité de l'éducation. Des musées, des scènes nationales, des centres d'art, des théâtres ont déjà su se doter de services éducatifs. Je serai particulièrement attentive au développement de ces actions dans tous les établissements financés par mon ministère.

Mon département ministériel porte également une part importante de cette responsabilité éducative au travers du soutien aux réseaux constitués par des initiatives individuelles et collectives, au premier rang desquelles celles des collectivités locales. Il le porte aussi au travers des écoles d'art et des écoles d'architecture, qui forment les artisans de la cité de demain, et au travers de l'éducation artistique qu'avec Claude Allègre, je parviens à mettre enfin au cœur de l'école, des collèges et des lycées.

En ouvrant les portes de leurs établissements aux artistes et aux professionnels de la culture, en réalisant des espaces dédiés à l'art et à la culture, les enseignants assument les enjeux de formation mais aussi de transmission et d'échange, qui fondent la tolérance essentielle au « vouloir-vivre ensemble ». Ils travaillent ainsi au respect du principe d'égalité des citoyens et des plus jeunes : éducation à l'image, accès au livre et aux œuvres, sont autant de priorités auxquelles les établissements culturels travaillent avec les écoles.

En proposant des activités artistiques aux enfants et aux jeunes, en marge et en dehors du temps scolaire et de l'école, le contrat éducatif local, que j'ai cosigné avec le ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie, la ministre de la jeunesse et des sports et le ministre de la ville, offre désormais un cadre nouveau pour développer ces actions.

J'ai encore engagé un programme spécifique de soutien aux espaces culture multimédia, qui sont autant d'outils d'accès à la culture et aux savoirs, à l'expression et à la création, mis à la disposition des jeunes.

Je m'emploie enfin à favoriser l'éducation à la ville, en amplifiant l'action patiente et déterminée développée par les CAUE. En partenariat avec l'Éducation nationale, l'enseignement de l'architecture fait son apparition dans le cursus scolaire, à titre expérimental encore, mais j'espère bien en généraliser la pratique.

Au-delà de ces actions, c'est dans les sites pilotes proposés par le ministère de la ville pour mieux appréhender les échelles d'intervention croisée de tous les acteurs vers les secteurs de ville les plus en déshérence que le ministère de la Culture et de la Communication s'emploiera à définir les modalités d'action culturelle les plus appropriées, sachant toutefois qu'il n'y a pas d'action à deux vitesses, et que l'identification de la spécificité des problèmes rencontrés dans certains quartiers ne doit pas conduire à les traiter en ghettos : l'enjeu majeur de toute politique culturelle demeure bien l'identification et l'appropriation des lieux de culture comme un bien commun, où qu'ils soient situés, qu'ils soient payants ou gratuits. C'est pourquoi je demande à tous les acteurs culturels de s'employer à faire reculer les frontières, symboliques et économiques, qui entravent l'accès à ce bien commun.

Mais le ministère de la Culture et de la Communication, qui a réintégré dans ses murs la direction de l'architecture, assume aussi la responsabilité de redonner au patrimoine bâti et à l'architecture la place qui leur revient de droit dans la société.

L'intérêt public de l'architecture est inscrit dans la loi. L'architecture appartient donc à tous. Prendre en compte les aspirations des habitants, répondre à leurs attentes ou leurs demandes, recomposer les espaces de vie pour y restaurer une urbanité perdue est aussi une question de transmission, d'éducation.

En prenant quelque liberté avec le thème de nos rencontres — l'éducation dans la ville — je voudrais pour ma part signifier l'étroite relation qui existe entre l'éducation et la ville, tant la ville cristallise aujourd'hui avec acuité les mutations de la société au point d'en révéler les excès.

Il est vrai que dans un passé récent, une partie de la ville a été abandonnée, délaissée devrais-je plutôt dire, au point de se produire en dehors de toute référence, par constructions massives de grands ensembles dans des espaces vierges, sans aucun lien avec les centres-villes anciens.

Il s'agissait de construire beaucoup, pas cher et vite. L'urbanisme des chemins de grues était constitué. Le résultat ? Des logements identiques exactement superposés souvent dans des petits plots ou barres construites sur des rez-de-chaussée en grande partie aveugles, répétés en alignements à perte de vue, des cellules logements aux volumes simplifiés jusqu'à l'absurde, des surfaces minimales, des façades vidées de toute identité.

Quant à l'environnement extérieur, les équipement programmés dans les plans-masse initiaux n'ont souvent pas été construits… Comment pourrions-nous ici nous bercer de l'illusion que l'éducation puisse trouver en ces lieux ses lettres de noblesse ? Plus qu'aucun autre groupe, les enfants ressentent avec acuité l'injustice d'un cadre de vie ingrat et triste. La misère du monde qui les environne devient leur propre souffrance. Comment pourraient-ils se reconnaître dans un système éducatif qui ne peut transcrire dans les faits leur désir de vivre dans l'harmonie et la dignité ? Comment pourraient-ils se départir de cette rage qui fonde leur identité collective sur le rejet de ce qui les a préalablement rejeté ? Comment pourrait-on devenir citoyen sans éducation à la citoyenneté ?

Pourtant, est-il nécessaire de rappeler que la ville reste avant tout un élément de notre patrimoine culturel et un vecteur de la civilisation ? Qu'elle ne saurait à ce titre renoncer à tout ou partie de ce qui l'a constituée comme fait culturel ? L'architecture est un fait culturel et donc un fait de société. En tant que citoyenne et habitante, je suis personnellement touchée par l'expression formelle de tel ou tel ensemble ou construction, par l'ambiance qui s'en dégage, par sa relation à l'espace construit environnant. Je suis sensible à la place que prend l'architecture dans la vie quotidienne des habitants comme aux règles implicites de vie qu'elle induit. Aussi, l'architecture doit participer de ce mouvement profond de prise en compte des aspirations individuelles et collectives pour ¦uvrer à une éducation de tous. La ville de demain, comme la ville d'hier, sera aussi le produit de nos choix collectifs et de notre engagement présent dans l'éducation de tous.

Mais peut-être plus encore que la ville, c'est la civilisation urbaine qu'il nous faut aujourd'hui construire. Par les bouleversements en cours de réalisation tant dans le domaine de l'information, que de la globalisation des marchés ou des évolutions des modes de vie et d'organisation du travail, le monde nouveau qui s'ouvre à nous exige un effort sans précédent dans la recherche et l'expression de la qualité de vie. C'est pourquoi la culture, au sens large du terme, doit détenir une place toute particulière dans notre débat sur l'éducation et la ville. La culture unit, met en relation ce qui existe et ce qui pourrait advenir, affirme les identités mais permet aussi aux communautés le dialogue des « hommes de bonne volonté ». Produire de la qualité dans tous les domaines du champ culturel permettra de réapprendre à se parler, à échanger et écouter. La restauration du dialogue constructif offrira les conditions de penser notre destin collectif.

La politique du patrimoine, qui relève de mon ministère, est aussi un facteur de recomposition sociale. À travers elle, une nouvelle relation porteuse d'identité et de culture collective se bâtit entre passé, présent et avenir. C'est pourquoi mes services s'emploient à rechercher les moyens de restaurer la qualité architecturale des bâtiments et des espaces urbains qu'ils soient de centre ou de périphérie, de fabriquer la ville sur la ville. Chaque projet de construction, chaque projet d'aménagement urbain, chaque projet d'infrastructure doit être l'objet d'une recherche de qualité.

Je ne voudrais pas clore mon propos sans remercier tous ceux qui, nombreux, se sont associés à cette manifestation essentielle. Je vois là les conditions de mise en œuvre d'un dialogue constructif pour refonder le rôle de l'éducation dans la cité, pour favoriser une conception démocratique de la culture, respectueuse de la diversité des sensibilités et des expressions.

Car n'oublions jamais que l'action culturelle se fonde sur l'acceptation et la valorisation des différences et des singularités, contribue à ce que les manières d'être de chacun soient prises en compte comme ressources d'un patrimoine commun, contribuant ainsi à la construction d'une histoire collective.

À tous, j'adresse mes plus vifs encouragements dans la poursuite de vos échanges et réflexions. Je vous remercie.




 

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