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L'Université, maison de culture

Notes pour l'allocution prononcée par Monsieur Pierre Lucier, président de l'Université du Québec, lors de la cérémonie de remise de doctorats honoris causa sous l'égide de l'Université du Québec à Trois-Rivières, à la Maison de la Culture de Trois-Rivières, le 11 décembre 1997.


Monsieur le Recteur,
Mesdames et Messieurs de la Direction et du corps professoral de l'Université du Québec à Trois-Rivières,
Madame et Monsieur les diplômés de ce jour,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs,

Je vous dirai d'abord ma joie d'être ici avec vous pour cette remise de doctorat honorifique à Madame Aimée Leduc et à Monsieur Louis-Edmond Hamelin. Je me joins avec un vif plaisir à l'hommage qui leur est rendu ce soir et qui consacre l'appréciation dont ils sont l'objet dans la communauté universitaire. Acceptez, Madame, Monsieur, mes très cordiales félicitations.

C'est dans la Maison de la Culture de Trois-Rivières que nous tenons, ce soir, cette séance académique de remise de grades d'honneur. Et c'est par des activités à caractère culturel et artistique que se poursuivront ensuite nos moments de fête et de réjouissance. Cet amalgame de lieux, d'institutions et de genres est particulièrement heureux et n'est sans doute pas dû au seul hasard des circonstances. Permettez que je m'en inspire très directement pour partager brièvement avec vous quelques idées et quelques convictions personnelles sur l'université considérée comme maison de culture.

1. La culture : deux approches qui se rejoignent

Des pans entiers de bibliothèque ont été écrits et s'écrivent encore sur ce qu'est la culture. C'est que la culture est à ce point englobante et révélatrice des couches les plus profondes de la vie humaine qu'on en vient vite à penser que, lorsque la vie se fait humaine, tout y est culture en quelque façon, sous un angle ou sous un autre — le plus signifiant, à vrai dire. Se dégage ainsi une première série de définitions et de cadres d'analyse qui voient dans la culture l'ensemble des manières de vivre, de sentir, de penser et de s'exprimer qui distinguent un groupe d'un autre et qui concernent toutes les facettes de la vie — le logement, l'habillement et l'alimentation tout autant que l'aménagement du territoire, l'organisation sociale, l'expression artistique, le discours politique et les rites religieux.

Cette vision large et compréhensive de la culture en exaspère parfois certains, qui estiment que, lorsque « tout est dans tout », on finit par ne rien dire ni cerner d'un peu précis. Il arrive ainsi qu'on préfère une deuxième série de définitions, plus spécifiques, et désignant ce qui, dans toutes les manifestations d'une collectivité humaine, constitue une expression explicite, une construction de signes comme on en trouve dans l'expression proprement artistique. C'est cette culture dont s'occupent traditionnellement et spécialement les ministères et organismes voués aux « affaires culturelles », aux « milieux de la culture », aux « milieux artistiques » : littérature, théâtre, musique, peinture, danse, cinéma, etc. y figurent alors en place centrale.

Je n'ai pas l'intention de vous entraîner ce soir dans quelque analyse des avantages et des inconvénients liés à l'une ou l'autre de ces approches. Sans doute parce que ce n'est ni le lieu ni l'heure. Mais, plus fondamentalement, parce que j'ai toujours estimé qu'il n'est pas très fécond de pratiquer une telle opposition. Il me semble, en effet, qu'il y a, de l'une à l'autre de ces approches, une parenté et une continuité anthropologiques plus pressantes et plus porteuses que bien des distinctions jugées commodes pour baliser l'usage courant des mots.

Entre la culture entendue au sens très large que j'ai évoqué et la culture désignant les domaines de l'expression artistique, il y a une unité profonde, qui tient essentiellement à ce que l'une et l'autre pointent vers un certain aménagement humain de la réalité et prennent appui sur l'intention de signification qui s'y traduit, à des degrés variables de conscience ou de spontanéité, à des degrés variables de recherche esthétique et selon des canons de beauté tout aussi variables. Même les actes et les fonctions les plus élémentaires de la vie — naître, manger, dormir, se vêtir, se reproduire, mourir  — sont toujours et inéluctablement réalisés « d'une certaine manière ». Et cette « manière », bien au-delà de la seule adaptation aux conditions climatiques ou à d'autres impératifs du même genre, est toujours plus ou moins directement liée au discours fondateur qui explique, illustre, justifie la trajectoire historique du groupe considéré et cherche même à établir le sens de la vie humaine. Le récit historique, le mythe, l'idéologie, la religion trouvent sans doute là la raison de leur constante résurgence, ainsi qu'en témoigne la puissance toujours actuelle de la Bible, d'Homère, de Shakespeare, de Cervantès, de Goethe et de quelques autres très grandes sources.

Les gestes les plus simples de la vie quotidienne sont ainsi presque toujours « stylisés », « ritualisés », et renvoient dès lors au sens que les groupes humains donnent à la vie individuelle et collective, voire à la signification dernière qu'ils donnent à l'univers, à son avant, à son après. N'est-ce pas ce que nous révèlent nos expériences de rencontre et de dépaysement culturels ? N'est-ce pas en étant accueillis dans des groupes humains, dans des foyers, dans des fêtes collectives, ou tout simplement en marchant dans les villes, dans les marchés publics, dans les lieux de culte que, à l'occasion de voyages, nous sommes le plus interpellés par les différences dans la façon de signifier les choses ? Même l'histoire, qui est une lecture organisée des événements, n'est-elle pas aussi profondément culturelle et ne sert-elle pas ultimement notre façon de vivre le présent et l'avenir bien plus qu'elle ne traduit quelque culte pour la restauration fidèle du passé ?

Je me surprends à avoir utilisé deux fois le mot « culte ». Le mot m'est venu sans préméditation, je vous l'assure, mais, comme cela est fréquent en écriture, cet apparentement sémantique n'est pas vraiment fortuit. « Culture », « culte » : à défaut d'être étymologiquement pleinement vérifiable, l'homologie saute aux yeux, tout autant que la présente « liturgie » et que les vêtements d'office romains que nous portons ce soir. Et elle renvoie justement à ce que j'essaie de cerner comme étant le fil conducteur qui relie les deux approches de la culture : quelque chose qui évoque la manière dont nous exprimons et « stylisons » les gestes de la vie, le plus souvent spontanément dans la vie quotidienne, très explicitement et en voulant « faire ¦uvre belle » dans l'expression rituelle et artistique, dont le but est précisément d'exprimer et de célébrer l'une ou l'autre dimension de l'expérience humaine. Plus encore, l'utilitaire se fait lui-même artistique, esthétique en tout cas, social même : c'est ainsi que le vêtement, d'abord protection contre le froid ou la chaleur, devient « mode », voire haute couture ; que la nourriture devient art culinaire et gastronomie ; que les objets d'utilité courante deviennent « design », parfois même symboles.

L'art est ainsi partie prenante d'une construction culturelle qui englobe toutes les productions humaines, celles qui sont dans la pierre comme celles qui se transmettent par tradition orale, celles qui nous imprègnent quasi mécaniquement par le seul fait que nous évoluons dans un milieu architectural donné aussi bien que celles auxquelles l'école nous initie systématiquement. Pédagogies convergentes à la vérité, ainsi que l'exprime ce merveilleux concept grec de la « paideia », que nous traduisons correctement par le mot « culture ». Les Grecs étaient convaincus que culture et pédagogie renvoient l'une à l'autre. Ils estimaient à cet égard que, par sa disposition générale, par ses constructions, par ses monuments, par ses rues, par ses places et ses parcs, la ville est elle-même tout entière « pédagogie ». La culture est pédagogie de part en part, aimait à répéter le regretté Fernand Dumont. Et cela vaut assurément pour tous les discours, les scientifiques aussi bien que les artistiques, qui tentent de rendre compte de la vie humaine et de l'univers où elle évolue, et auxquels on s'initie à la faveur de démarches pédagogiques qui tiennent à la fois de la transmission et de la réinvention.

2. L'université et la culture

Vous aurez compris que c'est là que je voulais en venir : quel que soit l'angle sous lequel on la considère, l'université est culture. Elle n'est même que cela, en définitive, culturelle de part en part et de multiples façons.

Culturelle, l'université l'est d'abord par toutes les formations littéraires et artistiques qu'elle offre et dont elle fait progresser les fondements, le discours analytique, les techniques même. À des degrés divers et avec des insistances qui ont varié selon les époques et qui varient encore selon les milieux, leurs besoins et leurs ressources, l'université occidentale a toujours fait sa place à la culture littéraire et artistique. Les « arts » — au sens augustinien, il est vrai  — ont même été au c¦ur des premières fondations universitaires médiévales, tout comme des premières chartes universitaires, royales ou pontificales, octroyées en terre québécoise. Et ils donnent toujours leur nom à nos degrés universitaires — le baccalauréat «  ès arts », la maîtrise « ès arts ». Les arts et la culture artistique sont donc tout à fait chez eux à l'université, dans ses programmes et ses activités de formation comme dans sa vie institutionnelle et dans ses préoccupations. Ils constituent un des volets dans lesquels se déploie la mission de l'université.

Plus globalement, l'université est aussi « culturelle », en ce qu'elle est elle-même une expression de la façon dont la société se pense, se conduit et s'oriente. En ce sens, l'université est une des productions les plus déterminantes de notre culture. Sous des visages très diversifiés, à travers des déclins et des renaissances multiples, l'université incarne et signifie toujours la confiance faite à l'intelligence, au « Logos », et à sa capacité de comprendre, d'inventer et de faire avancer la connaissance quand on sait lui ménager un espace de liberté et de libre confrontation. Elle illustre la conviction que c'est en y séjournant un certain temps qu'on se prépare le mieux à participer efficacement à la grande ¦uvre collective de la survivance et au progrès de l'aventure humaine. En cela, l'université est elle-même un monument culturel dont l'essor n'a été ni possible ni même pensable dans toutes les cultures.

Culturelle, l'université l'est encore en ce qu'elle est un des lieux majeurs de conservation du patrimoine culturel de la collectivité. Selon son âge, elle est, bien sûr, plus ou moins elle-même musée ou ¦uvre architecturale patrimoniale. Mais toujours, à tout le moins par ses bibliothèques et ses centres d'archives, par ses habitudes de compilation documentaire, par son service de la mémoire, elle fait partie des institutions culturelles de la collectivité. Elle fait toujours œuvre de « tradition » — « tradere —, « to trade », au sens actif où on « livre » quelque chose à quelqu'un, où on le lui « traduit », où on le lui lègue. On de doit pas s'étonner de la voir tenir des galeries d'art, des installations muséales, des théâtres, des salles de concert et de cinéma, et collaborer étroitement avec ceux qui, ailleurs dans la ville, gèrent ce genre d'équipements culturels. Sa mission de transmission culturelle la conduit tout naturellement à ce compagnonnage étroit. Même quand elles sont à vocation plus technologique, les grandes universités ont cette préoccupation pour l'histoire et pour le traitement muséal de la science et de la technologie. Il y a même de grands centres d'arts et métiers qui portent fièrement le nom de « conservatoire » et qui constituent des détours obligés pour ceux qui s'intéressent à la culture.

Culturelle, essentiellement culturelle, l'université l'est surtout en ce que toute son activité se déploie à l'intérieur des langages et des codes de signes à travers lesquels les humains s'appliquent à faire avancer leur intelligence du monde et de la réalité humaine. À tous ses niveaux, il est vrai, l'école introduit au monde des signes : dès le bas âge, elle enseigne à parler, à lire, à écrire, à compter, à vivre dans la société, à se situer dans l'espace et dans le temps, à s'approprier l'héritage culturel, à communiquer — grâce aux anciennes et aux nouvelles technologies. Mais le propre de l'université, c'est sans doute la prise en compte réflexive de ces savoirs, de ces méthodes, des règles de fonctionnement de tous ces langages. Dans tous les secteurs du savoir, l'université est ainsi plongée dans la culture. Elle s'y meut quand elle pratique et développe les hypothèses et les théories des sciences naturelles, les axiomes et les démonstrations de la logique et des mathématiques, les paradigmes et les concepts des sciences humaines et sociales, les structures et les règles de fonctionnement des langues et des cultures, la signification de l'affirmation religieuse, les trames d'explication de l'histoire, l'explicitation des particularités de la culture nationale. Elle s'y meut tout autant quand, en formation proprement professionnelle, elle établit les schèmes d'interprétation qui sous-tendent les gestes d'intervention. C'est vrai en génie comme en chiropraxie, en psychopédagogie et en formation à l'enseignement comme en gestion d'entreprise : au cœur de chaque geste professionnel, il y a un moment proprement interprétatif qui est de l'ordre de l'explication du monde bien plus que de la seule efficacité technique et qui repose sur une certaine compréhension des lois de la nature, voire de la destinée humaine.

Dans toutes les disciplines et dans tous les champs de formation, l'université se meut ainsi dans la culture, c'est-à-dire dans l'organisation, l'interprétation et l'expression de la nature. Elle évolue dans le « construit » humain, qu'elle a même la mission d'affiner, d'approfondir, de développer, de prolonger. Sans doute certains domaines sont-ils visiblement plus proches de l'expression culturelle et artistique. Mais il serait singulièrement réducteur de penser que les sciences de la nature, plus mathématiques et plus abstraites en apparence, n'évoluent pas tout autant dans la pénétration et l'expression de la réalité, comme aussi dans l'héritage de la culture. À telle enseigne même que des scientifiques et des épistémologues n'ont pas rougi d'identifier la « beauté d'une explication » parmi les critères de vérité, établissant ainsi une troublante jonction entre le scientifique et l'esthétique. Et que dire de tous ces gens de sciences, les Russell, les Rostand, les Heisenberg, les Monod et tant d'autres, que leur itinéraire a inexorablement conduits au seuil de l'interrogation métaphysique ? Oui, décidément, à moins de dégénérer dans quelque modèle marchand, l'université est tout entière culturelle, et c'est même comme cela qu'elle est utile, irremplaçable même.

Les deux universitaires que nous honorons aujourd'hui sont des gens de culture. L'un et l'autre ont consacré leur carrière à faire progresser notre compréhension du monde, de la vie humaine et de ses mécanismes individuels et sociaux, de même qu'à étoffer les fondements et les perspectives d'une intervention éclairée et efficace sur la réalité, auprès des personnes et des collectivités. Je salue leur importante contribution à l'affermissement de la compétence culturelle de notre société.

L'accueil que la Maison de la Culture de Trois-Rivières accorde ce soir à l'Université du Québec à Trois-Rivières est dès lors plein de sens. Elle-même maison de culture, l'université est ici chez elle, comme y sont chez eux nos deux docteurs de ce soir. J'y trouve, avec elle, avec eux, une sorte d'invitation amicale à renouer avec cela même qui définit la mission de l'université. Merci de nous accueillir ici ce soir.

Et merci de votre attention.




 

 

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