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Conclusion
par Monsieur
Gilles Bertrand
Président du Comité national d'évaluation
Étant arrivé sans présupposés
intellectuels, théoriques ou politiques, j'articulerai mon propos
autour des travaux auxquels j'ai assisté. Dans l'expression « services
accomplis » qui constitue le thème de ces journées,
je ne sais quel sens donner au mot accompli. Faut-il entendre
que nous sommes au terme d'un parcours et que, la tâche étant
close et terminée, on ferme la porte pour passer à autre chose ?
Ou s'agit-il de l'accomplissement au sens biblique, qui suppose
une révélation et l'ouverture d'un monde nouveau ? Je préfère
opter pour la deuxième version car je ne veux surtout pas être
celui qui, en concluant, ferme la porte et rend la clé. Ces journées
appellent donc à un renouvellement, à une réflexion sur l'avenir,
plus qu'à porter le regard en arrière. Il apparaît que le passé
a révélé de bons moments mais aussi de moins bons, des satisfactions
et des frustrations, avec parfois le sentiment exprimé que les
directions des universités n'ont pas toujours été les partenaires
efficaces, volontaires et motivés que vous souhaitiez rencontrer.
Pour l'avenir, plusieurs
pistes s'ouvrent à nous. La première tient aux missions de l'université.
Il me semble qu'à trop morceler les missions, à se contenter de
les juxtaposer, on s'interdit d'insérer un certain nombre d'entre
elles dans les actes fondamentaux de l'université. Dire :
« Il y a l'enseignement, la recherche, la formation
continue, la valorisation
et la culture » amène
à considérer que les deux premières sont importantes et les autres
accessoires. Or la culture, qui est à certains égards un acte
spécifique et doit être prise comme tel, ne sera légitime au sein
de l'établissement que si elle apparaît vigoureusement solidaire
des actes d'enseignement et de recherche. Pas forcément sous la
même forme, pas forcément avec les mêmes acteurs, mais probablement
en liaison avec ce qui est depuis toujours le fondement de l'université.
Il faut donc considérer que la spécificité de l'activité culturelle
des établissements tient précisément au fait qu'elle se déroule
à l'université : faire de l'action culturelle à l'université,
ce n'est pas la même chose que le faire dans un théâtre ou dans
une maison de la culture. Ainsi, la légitimité de la fonction
culturelle de l'université vient de ce qu'elle explicite, ouvre
une nouvelle facette de l'acte d'enseignement et de recherche.
C'est en cela que la culture scientifique et technique a tout
a fait sa place à l'université, que les actes culturels entrent
totalement dans la professionnalisation des établissements à travers
l'ouverture de filières nouvelles.
L'action culturelle
constitue aussi, évidemment, une sorte d'entreprise qui
donne aux étudiants l'idée de ce qui les attend
dans la vie. On dit aujourd'hui que les universités doivent
être « entreprenariales », qu'elles
doivent ouvrir les jeunes à l'esprit d'entreprendre ;
il me semble que militer dans la culture à l'université
peut être un bel acte de formation pour apprendre à
entreprendre, pour en acquérir l'envie. Par consistance
universitaire, je ne dissocierai pas cette fonction culturelle
des deux autres : j'en ferai une sorte de bras séculier
peut-être trop instrumentalisé diront
certains nécessaire à la qualité
des actes pédagogiques et des actes de recherche. Un chercheur
qui ferait une très belle recherche sans s'interroger au
fond sur ce qu'elle signifie dans la société, en
quoi elle contribue à la modification sociale, sur ce qu'elle
engage comme changements, passerait à côté
de quelque chose d'essentiel. De même pour un enseignant
qui se contenterait d'apprendre à ses étudiants
le plus de choses possible sans se soucier de l'usage qu'ils peuvent
en faire. Il revient donc aux services culturels cette tâche
essentielle d'assurer une sorte de médiation dans les différentes
tensions liées au fonctionnement et aux missions d'un établissement
universitaire.
La seconde piste est
que l'insertion de la culture dans le projet d'établissement
m'apparaît tout à fait centrale. Si la culture a
cette mission d'illustration et de mise en uvre des fonctions
premières de l'université, alors elle est au cur
du dispositif, du projet d'établissement et du contrat.
Ce n'est pas la ligne x ou y, c'est un élément constitutif
d'identité. Le fait qu'il y ait de la diversité
montre bien que chaque université fait de la culture une
sorte d'identité spécifique : la politique
culturelle ne sera pas la même à Pau qu'à
Bordeaux 1 ou à Paris 8. Il convient donc de
la concevoir comme un axe du projet de l'établissement,
de sa mission essentielle. Ainsi, la déclinaison qui en
sera faite sera spécifique et identitaire de chacun des
établissements. De plus, le contrat étant renouvelé
tous les quatre ans, cette démarche implique la redéfinition
constante du projet, qui doit montrer une évolution dans
les données culturelles et dans la volonté de proposer
de nouvelles pratiques. Une bonne insertion de la politique culturelle
dans le contrat d'établissement doit inciter au renouvellement
des opérations inscrites. Cela implique également
une bonne connaissance de la population étudiante. Il est
incontestable que les étudiants ne sont pas les mêmes
aujourd'hui qu'hier, et probablement pas les mêmes que demain.
Il est tout aussi évident qu'il ne peut y avoir une implantation
forte de la culture dans les universités sans l'adhésion
des étudiants, donc sans une très bonne connaissance
de leurs attentes, de leurs volontés, de leurs envies de
faire. L'exemple de l'INSA de Lyon, que j'ai eu à expertiser
dans le cadre de mes fonctions antérieures au CNE, m'apparaît
être typique d'une très bonne insertion de la culture
dans les actes fondamentaux de l'établissement.
Par ailleurs, au moment
où la Conférence des présidents d'université affirme davantage
encore que par le passé une volonté d'autonomie et d'exercice
le plus complet et le plus large possible de celle-ci, il me semble
que précisément, dans ses fonction d'identifiant, la façon dont
la culture est nourrie et se développe peut être un acte essentiel.
C'est la raison pour laquelle je vous recommande une action vigoureuse
autour des politiques d'établissement, en bonne entente avec les
équipes dirigeantes. Il convient pour cela de tenir une position
qui ne soit pas systématiquement critique, mais qui sache aussi
être prospective et anticipatrice, de façon à avoir le maximum
d'impact sur l'évolution de l'établissement.
J'en arrive enfin
au rôle que peut jouer l'évaluation dans ce contexte.
Le Comité national d'évaluation a vocation à
évaluer les politiques et les qualités des établissements
d'enseignement supérieur et notamment les universités.
À ce titre, il a à regarder ce qui fait leur personnalité
et leur réussite. La façon dont la politique culturelle
émerge, se concrétise et réussit est un des
axes forts de l'évaluation. Mais il y a trois aspects qui
ne sont pas encore suffisamment développés et qui
pourraient contribuer à faire de l'évaluation un
instrument encore plus fort. Tout d'abord, il faut avoir à
l'esprit que l'évaluation est une forme de reconnaissance
universitaire. Dans ce processus, la question des critères
est essentielle. Le fait que la carrière des enseignants-chercheurs
se fonde essentiellement sur la recherche tient à ce que
l'on ne sait pas très bien évaluer l'enseignement
; la nature ayant horreur du vide, la recherche prévaut
faute de critères ou de consensus sur une certaine forme
de prise en compte des indicateurs d'enseignement. Or, je ne suis
pas sûr que l'on dispose aujourd'hui d'indicateurs qui permettraient
d'évaluer c'est-à-dire donner de la
valeur à la façon dont les universités
travaillent sur les champs culturels. Vous qui avez un savoir-faire
certain, pourriez peut-être nous aider à définir
les bons indicateurs qui nous permettraient d'asseoir l'évaluation.
Je suis en tout cas disposé à engager un dialogue
avec vous sur ce point.
Ensuite, il faut savoir
que nous travaillons de plus en plus en partenariat avec les universités
et leurs équipes présidentielles. C'est dans les établissements
que commence l'acte évaluateur : au cours de la première
phase de l'évaluation, nous venons sur le terrain, nous demandons
au président quelles sont selon lui les forces, les faiblesses,
les contraintes, les opportunités de l'établissement et quels
sont les points dont il aimerait que le CNE s'empare avec lui
pour procéder à l'évaluation. S'ouvre alors un processus d'auto-évaluation
au cours duquel l'établissement, à partir d'indicateurs venant
du CNE ou qu'il fournit lui-même, procède à un regard critique
sur lui-même. Si les dirigeants nous signalent la politique culturelle
comme un des points sensibles sur lequel ils aimeraient qu'un
regard extérieur permette d'avoir une opinion et de faire évoluer
la pratique, le CNE procédera à cette analyse.
Enfin, on pourrait
aussi envisager transversalement la politique culturelle et faire
un rapport global sur ce thème. Malheureusement, en l'état
actuel des forces du CNE et des engagements que nous avons pris
envers la Direction de l'enseignement supérieur et le ministre
quant à l'évaluation de la politique contractuelle,
il nous est pratiquement impossible d'ouvrir ce nouveau chantier.
C'est pourquoi si l'on souhaite et je le souhaite
très ardemment avoir un regard évaluateur
sur les politiques culturelles universitaires et la bonne insertion
des services culturels, sur la bonne relation avec les différents
acteurs extérieurs de la culture, il faut que cela apparaisse
explicitement dans la demande du président sur l'évaluation
de son établissement et dans l'auto-évaluation qui
nous revient. Nous trouverons alors les experts et les moyens
de traiter cette question et, ce faisant, de mieux reconnaître
les activités culturelles.
Pour terminer, étant
par ailleurs président du Centre de culture scientifique,
technique et industrielle de Bourgogne, je me permets d'insister
fortement sur la question de la culture scientifique, car je crois
qu'elle est extrêmement importante pour l'avenir. Je ne
le dis pas seulement parce que je suis scientifique, mais parce
que je suis très préoccupé par un phénomène
social récent, qui se traduit par une rupture d'adhésion
de la société aux progrès venant de la science.
Cette rupture est forte. Elle se reconnaît dans les orientations
des jeunes, mais aussi dans la forme de science qui est médiatisée
aujourd'hui. Il me semble que si nous ne sommes pas capables de
transmettre la culture scientifique, un pan très important
de la culture sera oublié. Nous devons le faire sans tromper,
avec le fond et la rigueur scientifiques qui conviennent. Nous
devons le faire de façon transversale car il n'y a pas
que les scientifiques qui peuvent parler des sciences : elles
renvoient à des questions philosophiques, éthiques,
économiques, historiques
Nous devons le faire parce
que cela relève de la spécialité de l'université.
Et si nous ne le faisons pas, là où nous attendons
des lendemains d'intelligence, nous aurons plutôt des lendemains
de non-intelligence. Ce que nous regretterions tous car on craint
d'en connaître déjà les effets.
Gilles Bertrand
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