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Journée

 

Services accomplis
Pau, Université de Pau et des Pays de l'Adour, 27 et 28 septembre 2001

Conclusion
par Monsieur Gilles Bertrand
Président du Comité national d'évaluation

Étant arrivé sans présupposés intellectuels, théoriques ou politiques, j'articulerai mon propos autour des travaux auxquels j'ai assisté. Dans l'expression « services accomplis » qui constitue le thème de ces journées, je ne sais quel sens donner au mot accompli. Faut-il entendre que nous sommes au terme d'un parcours et que, la tâche étant close et terminée, on ferme la porte pour passer à autre chose ? Ou s'agit-il de l'accomplissement au sens biblique, qui suppose une révélation et l'ouverture d'un monde nouveau ? Je préfère opter pour la deuxième version car je ne veux surtout pas être celui qui, en concluant, ferme la porte et rend la clé. Ces journées appellent donc à un renouvellement, à une réflexion sur l'avenir, plus qu'à porter le regard en arrière. Il apparaît que le passé a révélé de bons moments mais aussi de moins bons, des satisfactions et des frustrations, avec parfois le sentiment exprimé que les directions des universités n'ont pas toujours été les partenaires efficaces, volontaires et motivés que vous souhaitiez rencontrer.

Pour l'avenir, plusieurs pistes s'ouvrent à nous. La première tient aux missions de l'université. Il me semble qu'à trop morceler les missions, à se contenter de les juxtaposer, on s'interdit d'insérer un certain nombre d'entre elles dans les actes fondamentaux de l'université. Dire : « Il y a l'enseignement, la recherche, la formation continue, la valorisation… et la culture » amène à considérer que les deux premières sont importantes et les autres accessoires. Or la culture, qui est à certains égards un acte spécifique et doit être prise comme tel, ne sera légitime au sein de l'établissement que si elle apparaît vigoureusement solidaire des actes d'enseignement et de recherche. Pas forcément sous la même forme, pas forcément avec les mêmes acteurs, mais probablement en liaison avec ce qui est depuis toujours le fondement de l'université. Il faut donc considérer que la spécificité de l'activité culturelle des établissements tient précisément au fait qu'elle se déroule à l'université : faire de l'action culturelle à l'université, ce n'est pas la même chose que le faire dans un théâtre ou dans une maison de la culture. Ainsi, la légitimité de la fonction culturelle de l'université vient de ce qu'elle explicite, ouvre une nouvelle facette de l'acte d'enseignement et de recherche. C'est en cela que la culture scientifique et technique a tout a fait sa place à l'université, que les actes culturels entrent totalement dans la professionnalisation des établissements à travers l'ouverture de filières nouvelles.

L'action culturelle constitue aussi, évidemment, une sorte d'entreprise qui donne aux étudiants l'idée de ce qui les attend dans la vie. On dit aujourd'hui que les universités doivent être « entreprenariales », qu'elles doivent ouvrir les jeunes à l'esprit d'entreprendre ; il me semble que militer dans la culture à l'université peut être un bel acte de formation pour apprendre à entreprendre, pour en acquérir l'envie. Par consistance universitaire, je ne dissocierai pas cette fonction culturelle des deux autres : j'en ferai une sorte de bras séculier — peut-être trop instrumentalisé diront certains — nécessaire à la qualité des actes pédagogiques et des actes de recherche. Un chercheur qui ferait une très belle recherche sans s'interroger au fond sur ce qu'elle signifie dans la société, en quoi elle contribue à la modification sociale, sur ce qu'elle engage comme changements, passerait à côté de quelque chose d'essentiel. De même pour un enseignant qui se contenterait d'apprendre à ses étudiants le plus de choses possible sans se soucier de l'usage qu'ils peuvent en faire. Il revient donc aux services culturels cette tâche essentielle d'assurer une sorte de médiation dans les différentes tensions liées au fonctionnement et aux missions d'un établissement universitaire.

La seconde piste est que l'insertion de la culture dans le projet d'établissement m'apparaît tout à fait centrale. Si la culture a cette mission d'illustration et de mise en œuvre des fonctions premières de l'université, alors elle est au cœur du dispositif, du projet d'établissement et du contrat. Ce n'est pas la ligne x ou y, c'est un élément constitutif d'identité. Le fait qu'il y ait de la diversité montre bien que chaque université fait de la culture une sorte d'identité spécifique : la politique culturelle ne sera pas la même à Pau qu'à Bordeaux 1 ou à Paris 8. Il convient donc de la concevoir comme un axe du projet de l'établissement, de sa mission essentielle. Ainsi, la déclinaison qui en sera faite sera spécifique et identitaire de chacun des établissements. De plus, le contrat étant renouvelé tous les quatre ans, cette démarche implique la redéfinition constante du projet, qui doit montrer une évolution dans les données culturelles et dans la volonté de proposer de nouvelles pratiques. Une bonne insertion de la politique culturelle dans le contrat d'établissement doit inciter au renouvellement des opérations inscrites. Cela implique également une bonne connaissance de la population étudiante. Il est incontestable que les étudiants ne sont pas les mêmes aujourd'hui qu'hier, et probablement pas les mêmes que demain. Il est tout aussi évident qu'il ne peut y avoir une implantation forte de la culture dans les universités sans l'adhésion des étudiants, donc sans une très bonne connaissance de leurs attentes, de leurs volontés, de leurs envies de faire. L'exemple de l'INSA de Lyon, que j'ai eu à expertiser dans le cadre de mes fonctions antérieures au CNE, m'apparaît être typique d'une très bonne insertion de la culture dans les actes fondamentaux de l'établissement.

Par ailleurs, au moment où la Conférence des présidents d'université affirme davantage encore que par le passé une volonté d'autonomie et d'exercice le plus complet et le plus large possible de celle-ci, il me semble que précisément, dans ses fonction d'identifiant, la façon dont la culture est nourrie et se développe peut être un acte essentiel. C'est la raison pour laquelle je vous recommande une action vigoureuse autour des politiques d'établissement, en bonne entente avec les équipes dirigeantes. Il convient pour cela de tenir une position qui ne soit pas systématiquement critique, mais qui sache aussi être prospective et anticipatrice, de façon à avoir le maximum d'impact sur l'évolution de l'établissement.

J'en arrive enfin au rôle que peut jouer l'évaluation dans ce contexte. Le Comité national d'évaluation a vocation à évaluer les politiques et les qualités des établissements d'enseignement supérieur et notamment les universités. À ce titre, il a à regarder ce qui fait leur personnalité et leur réussite. La façon dont la politique culturelle émerge, se concrétise et réussit est un des axes forts de l'évaluation. Mais il y a trois aspects qui ne sont pas encore suffisamment développés et qui pourraient contribuer à faire de l'évaluation un instrument encore plus fort. Tout d'abord, il faut avoir à l'esprit que l'évaluation est une forme de reconnaissance universitaire. Dans ce processus, la question des critères est essentielle. Le fait que la carrière des enseignants-chercheurs se fonde essentiellement sur la recherche tient à ce que l'on ne sait pas très bien évaluer l'enseignement ; la nature ayant horreur du vide, la recherche prévaut faute de critères ou de consensus sur une certaine forme de prise en compte des indicateurs d'enseignement. Or, je ne suis pas sûr que l'on dispose aujourd'hui d'indicateurs qui permettraient d'évaluer — c'est-à-dire donner de la valeur à — la façon dont les universités travaillent sur les champs culturels. Vous qui avez un savoir-faire certain, pourriez peut-être nous aider à définir les bons indicateurs qui nous permettraient d'asseoir l'évaluation. Je suis en tout cas disposé à engager un dialogue avec vous sur ce point.

Ensuite, il faut savoir que nous travaillons de plus en plus en partenariat avec les universités et leurs équipes présidentielles. C'est dans les établissements que commence l'acte évaluateur : au cours de la première phase de l'évaluation, nous venons sur le terrain, nous demandons au président quelles sont selon lui les forces, les faiblesses, les contraintes, les opportunités de l'établissement et quels sont les points dont il aimerait que le CNE s'empare avec lui pour procéder à l'évaluation. S'ouvre alors un processus d'auto-évaluation au cours duquel l'établissement, à partir d'indicateurs venant du CNE ou qu'il fournit lui-même, procède à un regard critique sur lui-même. Si les dirigeants nous signalent la politique culturelle comme un des points sensibles sur lequel ils aimeraient qu'un regard extérieur permette d'avoir une opinion et de faire évoluer la pratique, le CNE procédera à cette analyse.

Enfin, on pourrait aussi envisager transversalement la politique culturelle et faire un rapport global sur ce thème. Malheureusement, en l'état actuel des forces du CNE et des engagements que nous avons pris envers la Direction de l'enseignement supérieur et le ministre quant à l'évaluation de la politique contractuelle, il nous est pratiquement impossible d'ouvrir ce nouveau chantier. C'est pourquoi si l'on souhaite — et je le souhaite très ardemment — avoir un regard évaluateur sur les politiques culturelles universitaires et la bonne insertion des services culturels, sur la bonne relation avec les différents acteurs extérieurs de la culture, il faut que cela apparaisse explicitement dans la demande du président sur l'évaluation de son établissement et dans l'auto-évaluation qui nous revient. Nous trouverons alors les experts et les moyens de traiter cette question et, ce faisant, de mieux reconnaître les activités culturelles.

Pour terminer, étant par ailleurs président du Centre de culture scientifique, technique et industrielle de Bourgogne, je me permets d'insister fortement sur la question de la culture scientifique, car je crois qu'elle est extrêmement importante pour l'avenir. Je ne le dis pas seulement parce que je suis scientifique, mais parce que je suis très préoccupé par un phénomène social récent, qui se traduit par une rupture d'adhésion de la société aux progrès venant de la science. Cette rupture est forte. Elle se reconnaît dans les orientations des jeunes, mais aussi dans la forme de science qui est médiatisée aujourd'hui. Il me semble que si nous ne sommes pas capables de transmettre la culture scientifique, un pan très important de la culture sera oublié. Nous devons le faire sans tromper, avec le fond et la rigueur scientifiques qui conviennent. Nous devons le faire de façon transversale car il n'y a pas que les scientifiques qui peuvent parler des sciences : elles renvoient à des questions philosophiques, éthiques, économiques, historiques… Nous devons le faire parce que cela relève de la spécialité de l'université. Et si nous ne le faisons pas, là où nous attendons des lendemains d'intelligence, nous aurons plutôt des lendemains de non-intelligence. Ce que nous regretterions tous car on craint d'en connaître déjà les effets.

Gilles Bertrand