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Sortir de
l'hiver
Les Cahiers d'A+U+C n° 17-18 août-septembre
1997
Avant-propos par
Claude Patriat
Coprésident d'Art + Université + Culture
Professeur à l'université de Bourgogne
Directeur de l'Atheneum
Nous connaissons
un rude hiver. Jean Ader nous a quittés. Jean Ader devait,
ici et maintenant, tracer la perspective ouverte par lui-même
et une petite équipe qui, lorsqu'elle a commencé
à travailler, en 1983, était plus sûre de
ses ambitions que de solutions. La journée d'aujourd'hui
lui doit beaucoup, aussi bien par les principes qu'il a fait émerger
que par sa méthode. Jean Ader refusait d'imposer un dogme
ou une forme. Tout au long de son parcours d'enseignant,
d'expert pour l'UNESCO ou de responsable de l'administration culturelle
il a toujours cherché dans les directions nouvelles, puisé
dans les expériences réussies la trame d'un tissu
d'action. Bref, il a toujours eu une logique de développement
culturel. C'est dans cette logique qu'il a impulsé auprès
de Dominique Wallon, Directeur du développement culturel
à partir de 1982, la mise en place d'un groupe de travail
sur l'action culturelle en milieu universitaire.
Nous avions
confié à Jean Ader cette réflexion introductive
à cause de la neutralité qui était la sienne :
acteur de la culture en retraite depuis 1986 mais
pas en retrait de l'action , sa position de dégagement
le rendait à même de donner à notre réflexion
le recul nécessaire. Nous avions demandé à
Hélène Mathieu de prolonger son propos. Hélène
Mathieu est d'une certaine manière dans une situation similaire
puisque, après avoir été Délégué
au développement et aux formations, elle a rejoint l'administration
de l'éducation nationale en qualité d'inspecteur
général, chargée des enseignements artistiques.
Elle a été victime d'un malaise et n'a pas pu nous
rejoindre aujourd'hui.
Je voudrais
non pas me substituer à eux, mais simplement énoncer
quelques propositions, relever quelques dates pour soulever les
contradictions qui freinent et menacent notre action. Ces contradictions
ne sont pas le lot de tel ou tel partenaire, mais affectent les
universités comme le milieu de la culture. C'est pourquoi
il nous faut impérativement affiner la réflexion
commune, abandonner toute langue de bois, toute auto-satisfaction.
Cela est essentiel car le rassemblement est au prix non pas d'une
unanimité trompeuse, mais de l'acceptation compréhensive
des différences, en fonction des positions respectives
des partenaires.
Cela fait
plus de dix ans que des conventions sont signées entre
des universités et l'administration déconcentrée
du ministère de la culture. Ainsi peuvent s'engager de
manière construite, dans le cadre d'un projet défini
en commun, des actions partenariales. Il est temps aujourd'hui
de faire un inventaire de ce qui s'est réalisé,
pour tenter de répondre à deux questions :
l'action culturelle a-t-elle gagné en surface dans l'enseignement
supérieur ? J'en suis à peu près sûr.
A-t-elle gagné en légitimité ? J'en
doute chaque jour un peu plus : nous devrons analyser ce
qui est à l'uvre pour freiner cette acceptation.
Cette réflexion
se situe dans un climat très particulier, qui voit actuellement
le populisme gagner du terrain dans la cité. Il s'agit
d'un mélange explosif de démagogie et d'exclusion,
qui construit son lit sur le fait que le système social
est confronté à un déficit de crédibilité
et de légitimité. C'est pourquoi la crise interminable
que nous traversons est d'abord culturelle. La culture, dans son
principe même, est très contradictoire car elle est
traversée par deux pulsions qui opèrent de façon
dialectique. Elle est à la fois un élément
d'opposition de spécificité, d'affirmation d'identité :
elle est ce qui permet de poser en s'opposant. Mais la culture
est en même temps et ce terme de la dialectique
ne doit pas être oublié un élément
qui rassemble, qui permet de partager, en terme de communication
sociale. Or, le repli populiste a tendance à casser cette
dialectique, à encourager le repliement ou la fuite dans
des valeurs nostalgiques du passé. Cela renforce la nécessité
de nous interroger ensemble sur ce que peut être un partenariat,
un rôle commun des universités et des acteurs de
la culture, dans la France d'aujourd'hui.
Je voudrais
ici citer Artaud. Artaud protestant : « Protestation.
Protestation contre le rétrécissement insensé
que l'on impose à l'idée de culture en la réduisant
à une sorte d'inconcevable panthéon. Protestation
contre l'idée séparée que l'on se fait de
la culture, comme s'il y avait la culture d'un côté
et la vie de l'autre, comme si la vraie culture n'était
pas un moyen raffiné de comprendre et d'exercer la vie. »
Les universités, élevées dans leur tradition
au contact du patrimoine, de ce panthéon supposé,
ont besoin plus que jamais aujourd'hui de s'interroger, par le
contact avec la société et avec les acteurs culturels,
sur cette culture entière qui englobe la vie. C'est une
nécessité publique.
L'action
culturelle universitaire est née récemment, en deux
fois. Elle est née parce que les universités ont
connu, au cours des trente dernières années, une
croissance géométrique de leurs effectifs en même
temps qu'une profonde transformation de leur statut qui en a fait,
à partir de 1969, des établissements publics autonomes
à caractère culturel et scientifique. Pourtant,
la première naissance de l'action culturelle universitaire
revient, indiscutablement, au ministère de la culture,
en 1983. Non pas qu'il n'y ait rien eu alors dans l'administration
de l'éducation nationale. La mission d'action culturelle
fondée en 1977 et dirigée par Jean-Claude Luc commençait
à tracer des pistes ; viendra ensuite la mission de
Pierre Baqué sur les enseignements artistiques. Mais l'une
et l'autre, aussi importantes fussent-elle, ne disposaient pas
de moyens d'intervention.
Tout a commencé
en fait en 1982. Cette année-là s'est tenue à
Lyon une réunion à laquelle assistaient certains
acteurs du ministère de la culture, parmi lesquels Jean
Ader. Il s'agissait d'un colloque faisant suite au premier rapport
de Claude Domenach consacré aux conditions de vie des étudiants.
À l'issue de cette réunion, la question s'est posée,
au sein de la Direction du développement culturel, d'intégrer
une réflexion sur la culture dans les établissements
d'enseignement supérieur. Le premier rapport de Claude
Domenach avait en effet dessiné en creux le désert
culturel qu'étaient devenus les campus. La formidable croissance
des effectifs étudiants avait provoqué une rupture
dans la tradition qui, bon gré, mal gré, dans la
longue histoire de l'université, faisait que la vie culturelle
était un accomplissement singulier, indépendant
de l'institution universitaire. Or, à l'évidence,
ce schéma n'opérait plus dans l'université
démocratisée.
La Direction
du développement culturel avait alors les moyens de jouer
un rôle moteur. Elle présentait en effet certaines
particularités qui la mettaient à même d'impulser
une volonté : c'était une direction transversale
qui ne se définissait pas par secteurs (théâtre,
musique, patrimoine
) mais les traversait tous, avec une
constante préoccupation de développement des publics,
le souci de désigner des publics prioritaires. En plus
d'un budget conséquent, la DDC disposait d'outils majeurs :
elle avait la tutelle à la fois sur les établissements
du réseau et sur les DRAC. Il était donc possible
de travailler avec l'administration déconcentrée
et de spécifier des projets. C'est au sein de cette DDC
qui, par définition, était emprunte de volontarisme,
que Jean Ader et Dominique Wallon ont décidé d'impulser
un mouvement. En 1983, un groupe de travail a été
constitué autour de Claude Domenach. Il rassemblait des
responsables des différentes directions du ministère
de la culture ainsi que quelques pionniers des universités
Rennes 2, Toulouse 2 et Dijon qui ont fait l'objet d'une
observation. Ces universités n'étaient pas les seules
à conduire des expériences en matière culturelle,
mais elles avaient derrière elles suffisamment de traces,
non pas pour offrir des modèles, mais pour permettre de
réfléchir aux conditions du développement
de l'action culturelle en milieu universitaire. Le rapport rédigé
par Claude Domenach dans le cadre de ce groupe de travail a donné
lieu à un colloque qui s'est tenu à Dijon en novembre
1984.
Ce colloque
fondateur a été important en ce sens que, pour la
première fois, les responsables de la haute administration
des ministères de la culture et de l'éducation nationale
se sont retrouvés pour dialoguer sur un projet commun.
Il en est sorti une notion qui sera ensuite essentielle :
celle de projet culturel, c'est-à-dire l'idée que
l'action culturelle universitaire ne peut avoir des bases solides
que si elle recouvre un projet global, si elle englobe les différents
acteurs de la communauté universitaire (étudiants,
enseignants-chercheurs et personnels). Un tel projet doit se situer
à la rencontre de l'animation des campus (avec les acteurs
étudiants), de la formation et de la création de
spectacles. C'est ce qui en fait la grande difficulté ;
c'est aussi ce qui provoquera bon nombre de contradictions. Toujours
est-il que cette première naissance de l'action culturelle
universitaire, impulsée par le ministère de la culture
et fondée sur une perspective de développement culturel,
donnera lieu, sur le terrain, à un certain nombre de conventions
passées entre des DRAC et des universités.
La deuxième
naissance est provoquée, à partir de 1988, par la
politique de contractualisation entre l'État et les universités.
L'apparition de la DPDU (Direction de la programmation et du développement
universitaire) aura sur l'action culturelle universitaire exactement
le même effet que la DDC quelques années plus tôt.
Lorsque la DPDU raisonne en termes de contrats, invite les universités
à conduire un projet culturel, donne des moyens financiers
à cette fin et encourage la construction d'équipements
pour accompagner ces projets, alors apparaît une véritable
possibilité d'insérer l'action culturelle dans le
projet universitaire et, ainsi, de la construire sur des fondations
solides.
Il faut
maintenant s'interroger sérieusement sur ce qui s'est passé
et, surtout, sur ce qui ne s'est pas passé : analyser
les difficultés qui freinent le développement de
l'action culturelle universitaire, tant du côté de
l'université que du côté de la culture. L'université
est aujourd'hui travaillée par trois éléments
qui, parfois, se freinent mutuellement : la massification, toujours
présente ; la spécialisation, toujours plus
forte ; l'attente de professionnalisation. Ces trois éléments,
lorsqu'ils opèrent ensemble, ne jouent pas forcément
en faveur d'une stratégie d'action culturelle, car ils
complexifient le jeu.
Du côté
de la culture, il y a aussi des problèmes et des interrogations :
en termes de moyens, d'organisation de la profession et d'objectifs.
La période faste de développement des investissements
publics dans la culture est terminée, et un questionnement
en forme de malaise se développe aujourd'hui, qui renvoie
précisément à la montée du populisme,
à la tentation de la démagogie et de la mise en
cause des cultures d'élites et des intellectuels. Il y
a aussi il ne faut pas se le cacher une
inquiétude du milieu de la culture vis-à-vis des
établissements d'enseignement supérieur, dont on
craint la concurrence. On saisit facilement l'opportunité
que les opérateurs de la culture peuvent trouver dans le
vivier étudiant et dans le potentiel des institutions universitaires.
De là à reconnaître la capacité des
établissements d'enseignement supérieur à
produire eux-mêmes de la culture, à participer au
concert de la création, il y a plus qu'un grand pas. C'est
dans ces doubles interrogations, dans ce champ de tensions que
se situe notre réflexion d'aujourd'hui.
C.P.
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