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Une armoire
pas commode
Compte rendu publié dans Les Cahiers
d'A+U+C n° 15 avril-mai 1997
« Culture
en formation, les partenariats DRAC-universités » :
c'était le thème d'une journée de rencontre
organisée le 14 mars dernier par A+U+C, avec la collaboration
du Service Universités Culture (universités de Clermont-Ferrand
et DRAC d'Auvergne) et du CROUS de Clermont-Ferrand. L'objectif
était de faire le point sur les expériences en cours,
dont certaines sont engagées depuis maintenant plus de
dix ans. D'où il ressort le paradoxe que si beaucoup de
chemin a déjà été fait en marchant,
la légitimité d'une certaine forme d'action culturelle
universitaire est encore loin d'être acquise.
« Il
nous faut reconnaître que dans les premières années
80, nous avons sans doute, en fonctionnaires cartésiens
et légalistes, consacré trop de temps et d'efforts
à traiter cette question au seul plan des institutions
et des codes, et trop peu à soutenir et renforcer l'expérience
de ceux qui prouvaient le mouvement en marchant. »
(1) Cet « aveu » que faisait Jean Ader,
dans le dernier texte qu'il a publié, est certainement
beaucoup moins le constat d'une insuffisance dans la façon
d'aborder le problème que la mise en lumière, a
posteriori, de l'extrême difficulté qu'ont les acteurs
à le traiter sur le plan institutionnel. Avec le recul
du temps, il semble en effet impossible, lorsqu'il est question
de partenariat éducation-culture en général
et d'action culturelle universitaire en particulier, d'avancer
sereinement sur des bases théoriques stables définies
en commun par les partenaires concernés, en fonction de
leurs spécificités respectives. Peut-être
à cause de ce « péché originel »
dont parlait Cécil Guitart (ancien DRAC et actuel délégué
général de Grenoble Pôle européen universitaire
et scientifique) en faisant allusion à la création
du ministère des affaires culturelles d'André Malraux.
On sait sur quelles
bases cette administration a fondé son action, qu'Hélène
Mathieu rappelle ainsi : « Dès sa nomination,
en 1959, le ministre des affaires culturelles, ayant arraché
compétences, bureaux, crédits et personnels à
l'Éducation nationale, dut à tout prix se démarquer
politiquement et administrativement de ce voisin encombrant. Convaincu
que l'uvre d'art est capable de toucher chaque être
humain car elle témoigne d'une expérience humaine
universelle, [André Malraux] n'envisage la démocratisation
qu'en termes de partage, de communion et d'accès aux uvres.
L'idée même d'éducation lui est étrangère,
et il s'insurge contre ce qu'il appelle le pédagogisme
évoquant aussi bien l'éducation nationale que l'éducation
populaire. Ce message paraît largement inspirer ses successeurs
qui affirment, encore aujourd'hui, que l'essentiel est de favoriser
la rencontre singulière avec l'uvre, source de grâce
et d'émotion. » Les malentendus,
sous-entendus et contradictions nés de ces principes fondateurs
« ne cesseront de nous poursuivre et de nous rattraper,
poursuit Cécil Guitart. Si on ne les résout pas,
on court le risque d'avoir d'un côté de la formation,
de l'autre côté de l'action culturelle, mais nulle
part du ferment. » Si le « ferment »
est introuvable, il est pourtant incontestable que des germes
sont apparus, certains ayant d'ailleurs donné de fort jolies
pousses. Il semble même que les moyens de les cultiver soient
connus et, dans des cas de plus en plus nombreux, plutôt
bien maîtrisés. En témoignent les interventions
consacrées aux modalités pratiques de la mise en
uvre de l'action culturelle universitaire en partenariat
avec l'administration déconcentrée de la culture.
En ce qui concerne notamment l'aide aux projets et aux équipements,
l'expérience est aujourd'hui suffisamment riche et diversifiée
pour tracer des grandes lignes directrices.
Contradiction apparente
Bien sûr, comme
l'a rappelé Marie-Christine Bordeaux, conseiller éducation-culture
à la DRAC Rhône-Alpes, « il faut toujours
tenir compte de la spécificité du terrain ».
Ainsi, en Rhône-Alpes, où « la réalité
universitaire est plurielle et les moyens de la DRAC nettement
insuffisants par rapport aux projets à soutenir »,
il convient de s'attacher à créer des synergies
entre les différents établissements d'enseignement
supérieur, en fonction de leurs moyens et de leurs objectifs
propres. Dans cette région où l'offre culturelle
est particulièrement importante, la DRAC a choisi de favoriser
les projets visant d'une part à accompagner les pratiques
amateurs, d'autre part à faciliter la circulation des publics
universitaires entre les campus et la cité. Dans tous les
cas, le projet doit être premier par rapport au choix du
partenaire, et sa définition intégrée à
une politique globale.
À Bordeaux 3,
une stratégie différente a été adoptée,
qui consiste à appuyer l'action culturelle de l'université
sur un équipement où se mêlent constamment
formation, diffusion et création. La Maison des Arts, lieu
unique en son genre en ce qu'il abrite à la fois des enseignements
artistiques et des salles de spectacle et d'exposition, est ainsi
la base d'où partent des projets dont Philippe Rouyer a
indiqué les objectifs : « D'une part
contribuer à enrichir la formation des étudiants
en les associant, dans le cadre de leur cursus, aux actions engagées
avec les partenaires culturels de l'université ; d'autre
part, participer de la politique de rayonnement de l'université
et de ses partenaires, sous forme de manifestations culturelles
de qualité ouvertes sur un large public. »
Un tel lieu permet également de soutenir les pratiques
amateurs « en croisant enseignement, divertissement
et création ». Ces deux points de vue peuvent
sembler contradictoires et sources de vifs débats, mais
on sait aujourd'hui qu'ils finissent par se rejoindre et donner
des résultats comparables. Le débat, à Clermont-Ferrand,
n'était pas là. Il avait été énoncé
bien plus tôt, et largement en amont de ces considérations
qui sont apparues en (presque) fin de journée comme étant
simplement d'ordre pratique.
Contradiction réelle
Le débat véritable
tenait à la reconnaissance de la légitimité
des universités à intervenir en tant qu'acteurs
culturels. Car une chose est de conduire une action ayant à
voir avec le champ de la culture ; une autre chose est d'agir
en tant qu'opérateur culturel à part entière
et d'être reconnu comme tel. Le partenariat ne peut évidemment
avoir le même sens, les mêmes contenus ni les mêmes
objectifs selon que l'on se place de l'un ou l'autre point de
vue. Ce débat-là a été ouvert d'entrée
de jeu par Dominique Chavigny, directeur adjoint chargé
du développement culturel à la DRAC de Bretagne,
qui devait répondre à la question « les
universités sont-elles des partenaires nécessaires
du développement culturel ? » C'est lui
qui a posé clairement, brutalement peut-être, mais
en tout cas efficacement, la question de fond : « L'université,
dit-il, n'est qu'un élément parmi d'autres du
développement culturel, et il lui revient de se rendre
nécessaire. (
) Parce que la détention des
savoirs et des savoir-faire, les actes de recherche et la production
d'objets artistiques sont le fait de professionnels légitimés
hors du champ universitaire. » Ainsi, les
universités ne peuvent se considérer comme « nécessaires »
qu'à « charge de preuve »,
si elles montrent qu'elles sont capables d'obéir aux mêmes
exigences que celles qui gouvernent l'action des professionnels
« légitimes ». Cela en considérant
que les étudiants constituent avant tout un public à
conquérir, au même titre que n'importe quel autre,
et qu'il « n'appartient » pas plus aux universités
qu'aux établissements culturels. Soit. Jusque-là,
aucune contradiction ou opposition majeure n'apparaît (juste
un oubli, qui a son importance et sera relevé par la suite
: la communauté universitaire n'est pas composée
que d'étudiants, mais compte aussi de nombreux enseignants
et personnels administratifs). Mais la conclusion est plus polémique :
« L'université, selon Dominique Chavigny,
peut être un élément fondamental du développement
culturel à la condition qu'elle ne se vive pas comme un
établissement culturel de fait. »
Le coup était
rude. Il résonnait, comme un écho négativement
inquiétant, au propos introductif de Claude Patriat posant
peu avant le cadre de la réflexion : « L'action
culturelle universitaire a-t-elle gagné en surface ? J'en
suis à peu près sûr. A-t-elle réussi
son processus de légitimation ? J'en doute chaque jour
un peu plus. » Or, en une phrase lapidaire, Dominique
Chavigny avait balayé, comme d'un revers de main négligent,
deux étapes importantes de ce processus inachevé :
à partir de 1983, le ministère de la culture pose
lui-même pour les universités les bases d'une mission
de développement culturel fondée sur la notion de
« public stratégique » forgée
par Jean Ader ; l'année suivante, la loi Savary sur l'enseignement
supérieur donne un contenu précis au caractère
culturel des universités, qui n'était que formellement
administratif dans la loi Faure, en leur confiant une mission
de formation, de diffusion et de création artistique et
culturelle.
Contradiction formelle
Mais ce n'était
pas tout encore. Jouant parfaitement et complètement son
rôle, Dominique Chavigny a enfoncé le clou :
« La production d'événements artistiques
ne prend sa place dans un processus de développement culturel
que lorsqu'ils s'ouvrent à la cité et s'offrent
à toute la population d'un territoire. (
) Le développement
culturel trouve son sens lorsque tous ses acteurs potentiels sont
au cur de la cité, en prise avec ses fracas, ses
crises et ses doutes. » Sous-entendu : l'Université
serait un monde à part, sans liens tangibles avec la société,
et c'est en cela, surtout, qu'elle ne peut prétendre au
« statut » d'établissement culturel.
Cette intervention
fut salutaire en ce sens qu'elle a eu le grand mérite de
mettre à jour, sans ambiguïté ni faux-semblants,
des malentendus soigneusement et (parfois) hypocritement entretenus,
depuis plus de dix ans, dans les rapports entre universités
et professionnels de la culture. Jean-Loup Lecoq, conseiller éducation-culture
à la DRAC de Bretagne, a très judicieusement pointé
la source de ces tensions sous-jacentes : « La
première table ronde, a-t-il rappelé, a pour
objectif de préciser les termes de l'échange
dans une perspective de développement culturel. Or, on
ne peut pas faire avancer le débat si l'on commence par
échanger les termes. Les mots sont piégés.
Lorsque l'on qualifie les universités d'acteurs culturels,
ou d'établissements à caractère ou
à vocation culturelle, est-ce que l'on parle de la
même chose ? On voit des proximités, mais on n'avance
pas sur la réflexion qui pourrait aboutir à cerner
des points de différenciation et de convergence. Le problème
ne vient-il pas alors du fait que l'Université est à
la fois un espace social et une institution ? En tant qu'espaces
sociaux accueillant une catégorie importante de la société,
les universités peuvent en effet être des lieux où
des individus vont pouvoir suivre un itinéraire et, peut-être,
conquérir une professionnalité, acquérir
leur autonomie et leur identité. Mais la pente naturelle
des universités, en tant qu'institutions, n'est-elle pas
alors de vouloir encadrer et légitimer ces pratiques ?
À ce moment-là, on n'est pas sur la même vision,
sur le même créneau de ce que l'on entend, au ministère
de la culture, par développement culturel. »
Il faut donc commencer
par préciser les objectifs de chacun, puis lever toute
ambigu•té sur de prétendues (ou réelles)
tentatives hégémoniques d'appropriation du public
étudiant. Pour ce faire, il est indispensable de rappeler
à la fois ce qu'est une université et quelles missions
lui sont assignées. « Il est vrai, explique
Claude Patriat en réponse à Jean-Loup Lecoq, que
lorsque l'on parle de l'Université, on parle de deux choses
distinctes : il y a d'une part les étudiants, qui
forment un espace social localisé et territorialisé
; il y a d'autre part l'institution universitaire, peuplée
d'enseignants-chercheurs, avec une mission de production scientifique
et de transmission du savoir. Mais les universités ont
également une mission de diffusion, de production et de
création artistique et culturelle. Dans ce domaine, il
ne doit pas être question d'hégémonie, mais
de reconnaissance de leur rôle en tant qu'institutions chargées
de la diffusion du savoir et, en même temps, parties prenantes
de l'action culturelle. C'est dans cette articulation que se trouve
le problème de l'action culturelle universitaire :
elle est l'instrument qui va pouvoir concilier ces deux aspects
de l'université que sont sa géographie sociale et
sa fonction institutionnelle. Pour cela, les universités
ont besoin des acteurs culturels, de leur reconnaissance, de leur
travail et de leur partenariat. » Autrement dit,
si l'Université ne peut se dérober face à
sa mission d'action culturelle, elle ne peut en aucun cas prétendre
l'accomplir seule. Mais à l'inverse, sa spécificité
en tant qu'institution de formation et de recherche accueillant
une population particulière impose d'imaginer un type particulier
d'action culturelle, qui intègre cette spécificité.
Or, quels que soient les savoir-faire et l'exigence du cahier
des charges des responsables d'établissements culturels,
ils ne peuvent, eux non plus, conduire cette action seuls, c'est-à-dire
sans interaction avec la formation et la recherche. Sauf, bien
sûr, à s'égarer dans une politique de développement
culturel qui n'en aurait que le nom mais pas l'ambition véritable,
faute d'être réellement adaptée au public
visé.
L'échange
des termes
On voit ainsi apparaître
les limites de la réflexion en termes institutionnels :
force est de constater que les statuts, les contraintes et les
cadres d'action des partenaires sont distincts et ne sauraient
se confondre ni se superposer. Si « l'échange
des termes » fausse le débat qui doit conduire
à préciser « les termes de l'échange »,
c'est donc au croisement des missions respectives des uns et des
autres qu'un terrain d'entente peut être délimité.
Toute la difficulté, pour les établissements relevant
du ministère de la culture, consiste alors à admettre
que, si les universités ne sont qu'un des éléments
du développement culturel, eux-mêmes ne sont qu'un
des partenaires de l'action singulière que les universités
sont chargées de conduire en ce domaine. « Il
faut admettre l'autre dans son étrangeté, dira
plus tard Fernand Dutertre, conseiller éducation-culture
à la DRAC des Pays de la Loire. Les deux partenaires
ne se ressemblent pas. Croire que l'un puisse posséder
l'autre c'est oublier que ce qui fait la richesse du partenariat
ce n'est que ce troisième terme qu'on appelle la relation. »
Les différentes
interventions qui se sont succédé n'ont certes pas
permis de lever toutes les contradictions et incompréhensions,
mais la rencontre aura au moins fourni l'occasion de préciser
les positions et propositions, les attentes et les possibilités
des uns et des autres. Les termes du débat ainsi posés,
les éléments de réponse n'ont pas manqué
pour tenter d'opérer la conciliation. Christiane Fortassin,
administratrice du service culturel de l'université de
Toulouse le Mirail, a tout d'abord précisé que sa
fonction était, somme toute, comparable à celle
des « médiateurs professionnels légitimés »
puisqu'elle travaille, « quotidiennement, à
l'articulation entre chercheurs, étudiants et créateurs ».
Christiane Fortassin a expliqué ensuite que si « le
registre dans lequel se situe l'action de développement
culturel de l'université reste ambigu »,
cette fonction s'appuie précisément sur le fait
que « l'université, aujourd'hui, est un microcosme
de la société ». Ce thème
sera repris plus tard par bon nombre d'intervenants représentant
le milieu universitaire, à la tribune ou dans la salle.
Tous souligneront (chiffres à l'appui puisque l'on sait
que la moitié environ de la tranche d'âge des 18-24
ans fréquente l'enseignement supérieur) à
quel point l'homologie tend à s'affirmer, sociologiquement,
entre le monde universitaire et l'ensemble de la société.
À quel point l'Université d'aujourd'hui est loin
d'être ce corps vaguement étranger mais par nature
marginal que d'aucuns veulent voir dans les campus. Cela d'autant
moins que, comme l'a souligné Christiane Fortassin, « avec
le schéma Université 2000 et à la demande
des collectivités locales, la culture est devenue un élément
important de la réhabilitation des campus et de la construction
d'un lien nouveau entre les universités et la cité. »
Guillaume Houzel, président du réseau Anima'Fac,
qui regroupe des associations étudiantes, s'est appuyé
sur cette homologie grandissante pour exposer le rôle que
peuvent jouer les étudiants eux-mêmes dans l'action
de développement culturel. « La culture
jeune est maintenant à l'Université, a-t-il
expliqué ; il n'y a plus de culture universitaire au
sens traditionnel. Mais cette culture jeune n'est
pas exclusive, il y a des moyens de passage d'une forme de culture
à une autre. Il faut travailler par cercles concentriques,
et les associations étudiantes, en tant que relais, peuvent
jouer un rôle important pour creuser les chemins permettant
de passer d'un cercle à un autre. Cela implique de trouver
des formes de participation et d'appropriation, au moins pour
une frange de spectateurs susceptibles de former des réseaux
de militants de la diffusion culturelle. »
Le moment du passage
Alain Billon a pour
sa part insisté sur le rôle que peuvent jouer les
universités dans la formation du public étudiant,
considéré comme un public « stratégique » :
« Le passage à l'université est un
moment, voire le moment privilégié où l'on
peut déclencher, favoriser, maintenir des pratiques culturelles ;
c'est notre responsabilité d'universitaires, de formateurs,
de permettre aux étudiants de fréquenter le cinéma,
le théâtre, la musique, la danse
Chose qui
n'est pas acquise lorsqu'ils arrivent à l'université :
on a affaire à des publics différents, hétérogènes,
issus de plus en plus de milieux où les pratiques culturelles
sont rares, limitées à la fréquentation imposée
par l'école ; à des publics en rupture avec les
pratiques culturelles de leur ville d'origine, de l'enseignement
secondaire. On a des étudiants qui sortent du milieu familial
et qui ne sont pas encore dans la vie active, qui traversent une
espèce de no man's land. »
Alain Billon a ensuite
décliné les différents outils dont disposent
les universités : relais d'informations, politiques
tarifaires, lieux de diffusion culturelle ou de création
artistique sur les campus. Ces différents outils, qui ne
peuvent être mis en uvre qu'en partenariat avec les
professionnels de la culture, constituent non pas une gradation
mais, selon Alain Billon, un tout dont les éléments
ne sauraient être dissociés, sauf à amputer
les universités d'une part de leurs prérogatives
et responsabilités. « Il nous semble important,
dit-il en conclusion, que l'action culturelle universitaire
soit reconnue comme instance de médiation et de formation,
mais également de production et de diffusion artistique
et culturelle, aussi bien à l'intérieur qu'à
l'extérieur : reconnue par les enseignants, par les
CROUS, par les DRAC qui ne doivent pas y voir une institution
en plus mais une institution différente dans son approche
de l'art et de la culture, mais aussi par les collectivités
territoriales et surtout, bien sûr, par les établissements
culturels institutionnalisés pour qu'ils ne voient pas
les étudiants comme de seuls remplisseurs de jauges. »
Ce qui différencie
les universités des « établissements
culturels institutionnalisés » (ou « légitimés »),
c'est avant tout leur statut de lieu de formation et de recherche.
Élisabeth Caillet, chef du département de l'éducation
et du développement artistiques à la DDF, s'est
attachée à montrer comment les universités
peuvent, dans ce domaine, être des partenaires précieux
pour les acteurs artistiques et culturels. D'abord en professionnalisant
les formations à la médiation, fonction devenue
essentielle dans les stratégies de développement
culturel. Le mouvement est déjà fortement engagé,
mais pas encore suffisamment selon Élisabeth Caillet :
« Nous sommes confrontés à un problème
important qui est celui du dialogue entre le monde du recul critique,
de la réflexion théorique, et le monde de l'action.
Les professionnels ont du mal à comprendre la logique des
universitaires, leur point de vue théorique ; réciproquement,
les universitaires comprennent mal l'urgence dans laquelle travaillent
les professionnels. Peut-être les services culturels pourraient-ils
nous aider à résoudre ce problème de dialogue. »
La recherche pure
peut également, pour Élisabeth Caillet, permettre
de nouer des partenariats fructueux pour les uns et les autres :
« En ce qui concerne la médiation, nous avons
besoin de réfléchir, d'un point de vue théorique,
sur les rapports au public et la question de la transmission.
Il s'agit pour nous d'un rapport éphémère
par nature, d'un travail toujours à recommencer. Or, les
universités agissent, elles, sur des durées plus
longues. Il me semble important que l'on puisse confronter ces
deux types de temps, pour dégager des bases théoriques
sur lesquelles appuyer notre travail de transmission et de médiation. »
Atout formation
Au-delà de ces
échanges, les formations artistiques et culturelles constituent
un élément important dans la construction de l'université
en tant que partenaire culturel. C'est ce qu'a démontré
Jean-Louis Flecniakoska, directeur à la fois de l'UFR Arts
et du service culturel de l'université des Sciences humaines
de Strasbourg. « L'existence de formations artistiques
ou de toute autre formation ayant une prise directe avec le monde
de la culture est sans aucun doute un élément déterminant
de la dynamique culturelle d'une université. Elle est aussi
l'origine de partenariats bien pensés, en particulier avec
le ministère de la culture, dans la mesure où ce
qu'elle initie et produit ne s'évalue pas qu'en termes
de public, ne se confond pas avec le rôle des institutions
culturelles, mais au contraire spécifie les missions de
l'université : formation initiale et continue, recherche,
diffusion culturelle et innovation. Travailler ensemble à
développer les richesses de telles missions ne peut qu'avoir
des retombées bénéfiques sur la qualité
des formations, sur le mieux vivre des étudiants, sur l'emploi
dans des secteurs trop souvent délaissés pour l'équilibre
d'une société, sur l'immense apport que représente
la culture non pas comme produit à consommer mais comme
source où puiser pour vivre intensément. »
Certes, le cas de Strasbourg 2 est exceptionnellement idyllique
puisque cette université propose une gamme complète
de formations artistiques et culturelles (huit au total, réparties
en cinq départements et regroupant 14 000 étudiants)
et, ce qui est plus rare encore, toutes sont rassemblées
en une seule et même UFR. Cet exemple n'en montre pas moins
à quel point l'Université dispose là d'un
atout considérable dans les partenariats qu'elle peut prétendre
à établir avec les établissements culturels.
Terrain d'expérimentation
Elle en a d'autres,
qui peuvent apparaître aussi bien dans les universités
ne dispensant aucune formation artistique ou culturelle. Ce point
essentiel a été souligné par Arlette Sylvestre,
enseignante à l'université Paris 13. « L'Université
étant dégagée des contraintes de l'économisme,
sa liberté, à l'abri de la société
du spectacle, donne à ses initiatives une originalité
constitutive. Elle s'engage hors de toute concurrence directe,
donc de tout empiètement sur les territoires professionnels
de ses partenaires ; elle offre un cadre de coopération,
de solidarité unique dans le domaine culturel. L'atout
de l'Université est d'être, outre un centre de ressources,
un extraordinaire lieu, irremplaçable, d'expérimentation
culturelle. Formation, documentation, expérimentation et
recherche sont des opportunités pour ses alliés,
ce qui ouvre des terrains culturels hors des circuits commerciaux.
C'est donc précisément en étant elle-même
qu'elle peut intéresser d'autres qu'elle-même. »
Encore faut-il, avant
même d'envisager le moindre partenariat, que l'Université
accepte d'intégrer totalement cette mission et ce qu'elle
suppose : la mise en place d'une politique culturelle cohérente
impliquant les différentes composantes de l'établissement
(départements, laboratoires de recherche, enseignants-chercheurs,
étudiants, bibliothèques
), coordonnée
par un service culturel. « Pour approcher l'art
et la culture, dira Arlette Sylvestre, il ne suffit pas
de mettre de l'art et de la culture, ce que l'on croit parfois.
Les grandes avancées ne se feront que si les établissements
eux-mêmes changent, s'ouvrent, sortent des limites confortables
de l'acquisition des savoirs, de celles des publics spécialisés,
fussent-ils artistiques (
). Autrement dit, si l'Université
ne travaille pas sur elle-même, c'est un butoir auquel se
heurtent les politiques institutionnelles et les autres partenaires,
qui trouvent leurs limites dans l'articulation et la mise en uvre
délicates des missions et des projets. »
L'administration déconcentrée
du ministère de la culture peut, en tant qu'interlocuteur
privilégié des universités, leur apporter
un soutien précieux en les incitant à concevoir
un projet complet et cohérent. « La tendance
des DRAC, poursuit Arlette Sylvestre, mais pas seulement
des DRAC, à soutenir plutôt des opérations
que des politiques telles que de nombreux établissements
sont prêts à les mener auprès de leurs publics,
ne favorise pas autant qu'il le faudrait une action de fond des
établissements. »
La commode et l'armoire
Sur ce point au moins
l'accord fut parfait, puisque Jean-Loup Lecoq a lui aussi souligné
la nécessité de travailler sur la base d'un projet
avec un grand P, et non pas d'une juxtaposition d'actions. « Qu'entend-on
par projet culturel et sur quoi contracte-t-on ? La métaphore
qui s'impose ici est celle de la commode et de l'armoire : la
première donne à voir des parties indépendamment
d'un tout ; la seconde offre des étagères ouvertes,
permet une mise en perspective, une cohérence d'ensemble.
Le véritable contrat culturel doit se nouer, en vérité,
autour d'une politique globale qui se nourrit de projets particuliers.
(
) Le système universitaire et celui de l'administration
de la culture procèdent essentiellement d'une pensée
qui sépare. D'un côté des disciplines d'enseignement
et de recherche avec des enseignants spécialisés,
de l'autre des domaines culturels, suivis par des conseillers
sectoriels. Il faut en conséquence et selon Edgar
Morin, compléter la pensée qui sépare
par la pensée qui relie. » Cela
suppose qu'au sein des universités comme au sein des DRAC
soient désignés deux types de responsables : l'un
politique et l'autre chargé de la mise en uvre. « Dans
cette vision, poursuit Jean-Loup Lecoq, les partenaires
seront à la fois un et multiples. Une typologie sommaire
permettrait d'en distinguer trois groupes, sans que les rôles
soient figés :
- les partenaires-acteurs : enseignants, professionnels
culturels (artistes, écrivains, spécialistes du
patrimoine, etc), étudiants
- les partenaires-conseils ou appuis : responsables
d'UFR ou de départements, d'associations uvrant sur
les campus, conseillers sectoriels des DRAC
- les partenaires-garants : élu en charge
de la culture au sein de l'université, responsable du service
culturel, conseiller ou chargé de mission en DRAC représentant
le directeur
Un tel système doit fonctionner en interaction au service
du Projet culturel, c'est-à-dire créer de la circulation :
le mouvement d'en bas, producteur de propositions
et de réalisations, et le mouvement d'en haut,
producteur de légitimation et de cohésion, sont
ainsi voués à s'enrichir l'un par l'autre dans l'intérêt
général. »
Un territoire commun
On ne saurait mieux
dire la nécessité, pour l'Université comme
pour le ministère de la culture, de travailler de concert
à la mise en uvre de projets élaborés
ensemble dans un cadre défini conjointement, pour ce public
pas tout à fait comme les autres que constitue la communauté
universitaire. Car, comme l'a rappelé Jean-Louis Jam, directeur
du Service Universités Culture de Clermont-Ferrand, l'essentiel,
pour ceux qui prouvent le chemin en marchant, est bien d'avoir
un objectif commun : « Le partenariat entre
DRAC et universités se joue et se gère finalement
à l'estime. Au sens commun du terme, naturellement,
mais également dans le sens propre aux navigateurs. On
sait que la navigation à l'estime est celle
des découvreurs de ces routes qui ne sont pas encore des
itinéraires : point de cartes établies, point
de repères assurés, mais l'unique recours à
une estime sans doute incertaine et toujours remise
en cause, mais inévitable pour ceux qui, certains de leur
destination, entreprennent la traversée. »
Les propos échangés à Clermont-Ferrand n'ont
certes pas permis de dessiner la carte précise du territoire
commun de l'action culturelle universitaire. Ils auront au moins,
et c'est déjà beaucoup, servi à éclairer
la route, comme des phares indiquant la terre ferme et signalant
les écueils.
I.M.
1. Jean Ader,
« Genèse d'une utopie laïque »,
Le Monde de l'Éducation, décembre 1996, Les
Cahiers d'A+U+C, janvier 1997. Jean Ader est décédé
le 16 février dernier. Il devait faire l'introduction de
la journée de Clermont-Ferrand, avec une intervention sur
le thème « Du désert au dessert, l'invention
de l'action culturelle universitaire ».
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