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Requiem en Ile-de-France Campus à l'oreille n'est plus. Six ans après avoir créé cette opération géniale et unique en son genre, le conseil régional d'Ile de France a décidé de ne pas la renouveler cette année. Les étudiants y perdront beaucoup et ne seront pas les seuls. Avec la disparition de Campus à l'oreille, c'est toute la musique qui se trouve privée d'un relais et d'un lieu de diffusion importants. D'autant plus importants qu'il s'agissait essentiellement de musiques peu connues, celles pour lesquelles, précisément, l'implication du public est indispensable. Campus à l'oreille était beaucoup plus qu'un festival. L'opération a été imaginée en 1989 par Pascal Dumay, qui était alors directeur du Festival d'Ile-de-France, manifestation financée par le conseil régional. Il ne s'agissait pas seulement d'organiser des concerts dans les universités franciliennes. L'objectif était d'aboutir à ce que la musique vive sur les campus tout au long de l'année, et que les étudiants eux-mêmes en soient les initiateurs. Le projet était ambitieux. Le succès rapide et considérable qu'il a connu témoigne de sa pertinence. Campus à l'oreille fonctionnait avec des associations-relais dans chacune des universités partenaires. A chaque rentrée, une information était faite auprès des étudiants ; ils étaient invités à constituer des associations qui prenaient en charge une part de l'organisation du festival. Moyennant quoi le produit de la billetterie du festival leur était reversé afin de financer leurs propres projets dans leurs universités respectives. Une dizaine d'associations étaient ainsi créées et renouvelées chaque année, rassemblant une centaine d'étudiants qui s'impliquaient directement dans l'organisation de concerts. Des étudiants venus de toutes les filières, et qui ne pratiquaient pas forcément la musique ; bon nombre d'entre eux, après leur passage à Campus à l'oreille, on d'ailleurs conservé une activité culturelle, dans un cadre associatif ou professionnel. « Outre la quantité d'étudiants concernés, ce qui est plus remarquable encore, c'est la qualité croissante du travail qu'ils faisaient », précise Brenda de Madre, administratrice de Campus à l'oreille. « Les premières années, les associations étaient plut™t des groupes d'étudiants qui s'amusaient. À la fin, leurs programmations étaient beaucoup plus professionnelles, les concerts qu'ils organisaient de plus grande qualité. » Il faut préciser, et c'est probablement une des clés de la réussite de l'opération, que les associations qui portaient ainsi le label « campus à l'oreille » bénéficiaient non seulement d'un financement, mais aussi d'un encadrement de la maison-mère, qui se traduisait par une assistance technique, des conseils, des aides en communication. Les étudiants apprenaient tout simplement à faire une programmation et à la mener à bien dans des conditions professionnelles. « Le problème, dit Charlotte Latigrat, directrice de Campus à l'oreille, c'est que nous n'avons jamais réussi à obtenir la moindre légitimité de notre action dans les universités. On peut même dire, à quelques exceptions près, comme Nanterre et Villetaneuse, que l'on travaillait contre les universités. » Soit. On connaît les lourdeurs de l'appareil universitaire. Mais il n'empêche que sur le terrain, les associations-relais réussissaient toujours (ou presque) à trouver des lieux pour organiser leurs concerts, en collaboration avec les services culturels des universités. Ainsi, en 1994-95, une quarantaine de concerts ont été organisés dans les neufs universités et grandes écoles partenaires du projet. Quant au festival en lui-même, l'édition 94, a attiré 4700 personnes sur dix concerts, soit un taux de remplissage de 74 %. Un résultat qui pourrait faire rêver bien des institutions tentant de faire la promotion de musiques peu connues. Car Campus à l'oreille ne faisait pas dans la facilité. Il suffit pour s'en convaincre de se reporter aux programmations : les deux grandes lignes qui en ressortent sont l'éclectisme et l'exigence de qualité. Du classique au rock, en passant par le jazz, la musique contemporaine, ou encore la vaste catégorie des « musiques du monde », Campus à l'oreille proposait un panorama exceptionnel. C'était, en trois semaines, une occasion unique pour les étudiants (et les autres) de découvrir tout ce qui fait la musique aujourd'hui, à des prix défiant toute concurrence : 40 F pour les étudiants et 60 F pour les non-étudiants. Il faudrait aussi parler du Off, qui circulait d'un campus à l'autre pendant toute la durée du festival. Le Off était conçu avec une programmation plus libre, des concerts gratuits, à l'heure du déjeuner, sur les lieux de passage des étudiants. Soixante-dix groupes y ont trouvé l'année dernière une occasion de se produire et, pour les meilleurs d'entre eux, d'être inclus, à la fin du festival, dans la programmation officielle. Ce bouillonnement salutaire avait été voulu par le conseil régional d'Ile de France, qui finançait l'opération à hauteur de 70 % (le reste du budget provenait de la SACEM, du CNOUS, des CROUS, du Fonds pour la création musicale et divers partenaires). Il faut rendre grâce à cette collectivité locale d'avoir ainsi permis à des centaines d'artistes de rencontrer un public qu'ils n'auraient probablement pas pu capter ailleurs. On peut penser que la Région ne faisait là que remplir son r™le : il n'empêche que les projets de ce type, qui forcent l'admiration par leur cohérence et leur intelligence, sont encore trop rares et en tant que tels méritent d'être salués. Mais ce que le politique fait, il peut le défaire tout aussi aisément. Campus à l'oreille est une illustration cruelle de ce principe. Les responsables des affaires culturelles au conseil régional (élus et personnel administratif) n'ont pas souhaité s'exprimer sur les raisons qui les ont conduits à cesser de financer l'opération. Charlotte Latigrat explique pour eux que « la Région a estimé que les retombées du festival n'étaient pas suffisamment satisfaisantes pour l'institution ». Cet énoncé très simple pose un problème de fond quant à l'intervention des collectivités locales dans le domaine de la culture. La question est de savoir à quelle(s) fin(s) les actions sont conduites. On peut naïvement penser que les ressources des collectivités locales, constituées par des deniers publics, doivent logiquement servir l'intérêt général. Mais c'est oublier à quel point, au cours des années 80, les collectivités locales ont instrumentalisé la culture, espérant, dans l'effervescence des réformes de la décentralisation, se forger une image positive et dynamique à travers elle et grâce à elle. Campus à l'oreille, entre autres, en a bénéficié pendant six ans. Or, ces mêmes collectivités locales se rendent compte aujourd'hui que la culture n'est pas forcément plus rentable du point de vue communicationnel que du point de vue économique. Du même coup, toute une série d'opérations et d'interventions se trouvent aujourd'hui fragilisées dans leur légitimité. La parade la plus facile consiste alors à se retourner vers l'État. Dans le cas de Campus à l'oreille, l'argument est d'autant plus simple à brandir que les universités, pas plus que la culture, ne relèvent officiellement de la compétence de la Région. « L'État était intéressé, explique Charlotte Latigrat, mais il ne faisait pas de propositions. » Tout le monde s'accorde pourtant à reconnaître que « Campus à l'oreille est une très belle opération, mais pour la mener à bien, il faudrait trois fois plus de moyens. J'ai l'impression, ajoute Charlotte Latigrat, de vider la mer avec une petite cuiller. » Campus à l'oreille n'est plus. Le conseil régional d'Ile-de-France a demandé une étude sur un projet, également dans le domaine de la musique, qui concernerait les lycées. Ce secteur relève bel et bien de la compétence des régions. Rien ne permet pourtant de penser qu'une opération en direction des lycéens provoquera des « retombées suffisamment satisfaisantes ». Et si, un jour, on pensait tout simplement à l'intérêt des lycéens et, pourquoi pas, à celui des anciens lycéens et néanmoins citoyens que sont les étudiants ? I.M.
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