|
|
Le grand pardon Le samedi 6 mai 2000, à Dijon, une uvre monumentale du sculpteur Alain Kirili a été inaugurée au beau milieu de la pelouse de l'Esplanade Erasme, sur le campus Montmuzard. Tellem est censée constituer réparation, trois ans après le saccage malencontreux du Calvaire par les bulldozers de l'université de Bourgogne. On n'expose pas impunément des uvres d'art sur un campus. Après avoir suivi les cérémonies d'inauguration de Tellem, en cette belle et douce matinée de printemps, on se dit que les universités françaises ne sont décidément pas encore prêtes à assumer les risques de la création contemporaine. Il s'agissait donc d'une réparation. Le préjudice, longtemps ignoré par la victime elle-même, avait été révélé au cours de l'été 1999. Invité à exposer sur les Champs-Élysées, le sculpteur Alain Kirili envisage alors de récupérer une uvre mise en dépôt quelques années plus tôt sur une pelouse de l'université de Bourgogne. Manque de chance : le schéma Université 2000 est entre temps passé par là, et le Calvaire n'a pas résisté à cette puissante vague de constructions et d'extensions. Démontée en 1994, quand les travaux d'agrandissement d'une bibliothèque ont commencé, l'uvre a été négligemment laissée sur place plutôt que d'être remisée en lieu sûr. Lorsqu'il s'est agi, trois ans plus tard, d'aménager les abords de la nouvelle Maison de l'Université, le Calvaire présentait toutes les apparences d'un amoncellement de grosses pierres tout à fait banal aux abords d'un chantier important. Autrement dit, un désordre qu'il convient d'arranger, à coups de bulldozers si besoin est. C'est ainsi que l'uvre a fini sa carrière, piteusement dispersée sur un lointain talus, aux vagues confins d'un campus. Alain Kirili étant un artiste très en vue, l'affaire fit grand bruit. On y a perçu, à juste titre, l'expression d'un manque de considération intolérable à l'égard d'une uvre d'art. Cette attitude est apparue d'autant plus choquante émanant d'une université, institution consacrée à la connaissance et réputée lieu de culture par excellence. Et d'autant plus incompréhensible s'agissant de l'université de Bourgogne : cet établissement est depuis près de trente ans fréquemment cité en exemple, pour son action culturelle en général, pour le travail accompli avec les artistes vivants en particulier. Une fois passée la stupeur provoquée par la découverte du forfait, l'université de Bourgogne s'est fait un devoir par avocats interposés de réparer ses torts. Après avoir financé l'acquisition des matériaux et leur transport vers les Champs-Élysées (il s'agit de quatorze blocs de pierre de Bourgogne pesant chacun plusieurs centaines de kilos), l'université a finalement eu l'élégance d'accepter l'offre de Kirili : sans rancune, l'artiste souhaitait que l'uvre nouvelle « reconstituée » soit à son tour grâcieusement mise en dépôt sur le campus dijonnais. C'est donc ce retour en forme de résurrection qui a été célébré, au début du mois de mai, en un surprenant prolongement d'un colloque sur l'art contemporain et les arts tribaux. Si Kirili a réussi à fasciner l'auditoire, par quelque mystérieuse alchimie, en jetant des ponts entre les Dogons du Mali, les pleurants de la Renaissance bourguignonne et son uvre Tellem, le débat s'est rapidement focalisé sur le véritable sujet du jour : comment concilier l'indispensable présence d'uvres et d'artistes sur un campus avec les exigences et les contraintes propres à l'institution universitaire ? L'université de Bourgogne est de longue date emblématique d'une conception de l'action culturelle universitaire centrée sur la confrontation avec l'art contemporain. Évidemment, cela ne va pas sans faire débat au sein même de l'établissement. On ne s'étonnera donc pas d'avoir assisté, à l'occasion de ce vernissage particulièrement symbolique, à une sorte d'interrogation fondamentale, un aperçu fulgurant de toutes les questions que pose la mise en uvre d'une politique artistique et culturelle par un établissement d'enseignement supérieur. Les organisateurs avaient eu la bonne idée de prévoir un temps assez long pour une discussion informelle. Les participants étaient peu nombreux, mais ils ont exprimé toutes les positions possibles quant à la pertinence, pour une université, de concevoir et de mettre en uvre un projet culturel. S'il s'agit bien, comme l'a rappelé le président Bernard Laurin, d'un projet éminent, porté depuis plusieurs décennies par la communauté universitaire bourguignonne, il apparaît tout aussi nettement que c'est en termes politiques que cette action doit être sans relâche expliquée, revendiquée, protégée par les instances dirigeantes de l'université. Expliquer d'abord, à cet étudiant qui estime plus urgent d'acheter des craies et des livres, pour le convaincre qu'il ne peut y avoir d'action éducative digne de ce nom sans un contact direct avec l'art. Revendiquer ensuite, comme partie intégrante des missions de l'université, en réponse à cette représentante du ministère de la Culture s'étonnant du contraste entre la capacité de l'université à produire du savoir sur l'art et son incompétence manifeste à mettre en culture son patrimoine artistique. Protéger enfin, en tant qu'élément de la dynamique de l'établissement, contre cet autre étudiant (par ailleurs vice-président de l'université de Bourgogne) pour qui l'art et la culture ne sont que des instruments au service du pouvoir en général et du pouvoir universitaire en particulier. Il est fort dommage que le président de l'université de Bourgogne, après avoir ouvert la séance par une intervention très convenue, sans surprise ni passion, ne se soit pas donné la peine de répondre sur ces quelques points fondamentaux. La réparation matérielle, assortie d'une promesse de protection accrue, peut sans aucun doute procurer aux responsables universitaires le sentiment réconfortant du devoir accompli. Mais l'art exige bien plus que du réconfort matériel : les artistes ont avant tout besoin qu'on les aime. Non pas par caprice, par coquetterie ou par un orgueil démesuré, mais parce que c'est notre unique chance de les entendre. Et c'est bien la seule chose qui importe au bout du compte. En cette occasion symbolique, potentiellement riche d'espérances, l'université de Bourgogne n'a pourtant donné que le triste spectacle d'un dialogue de sourds. Car comment pourraient s'entendre un Kirili très émouvant en artiste blessé au plus profond de son âme et un président surtout soucieux de couvrir les maladresses d'une administration décidément bien peu portée à aimer les artistes ? Alors que le projet culturel de l'université de Bourgogne n'en finit pas de reprendre son souffle, cette manière de soutenir l'art manque singulièrement de conviction et d'ambition.
|
|
|