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Pluies d'été
n° 9-10 août-septembre 1996

Il pleuvait sur Pont-à-Mousson, évidemment. Intituler « Mousson d'été » une manifestation organisée dans une région où le climat est souvent plus humide et plus frais que la moyenne, c'est forcément provoquer le sort et s'exposer à ce que la fin de cet été en trompe-l'œil soit encore plus arrosée ici qu'ailleurs. Le plus étrange, à Pont-à-Mousson, est que les jeunes pousses sont apparues non pas après coup, mais exactement en même temps que la pluie bienfaitrice détrempait le sol, sur les bords d'une Moselle imperturbable s'étalant majestueusement dans son vaste lit.

L'arrosage fut violent, comme il se doit sous les vents de mousson, car le programme était lourdement chargé. La récolte n'en a été que plus riche, pour le plus grand bonheur des amoureux du théâtre réunis là. Tous savaient bien pourtant qu'il faudrait ensuite trier le bon grain de l'ivraie, mais dans le feu de l'action la question n'était pas là. Ce qui importe, à la « Mousson d'été », c'est d'assister et de participer à ce foisonnement multiforme où le verbe et sa poésie sont cultivés comme l'essence même du renouveau salutaire.

« Qu'une pluie de mots ruisselle à nos sens. Les malheurs et les espoirs de notre temps, notre temps se doit de les dire et, je l'espère, de les faire entendre. Sans pression, sans obligation de résultat, la Mousson d'été se propose de donner à découvrir des textes en devenir, des auteurs en recherche. » C'est ainsi que le metteur en scène Michel Didym, directeur de la Compagnie Boomerang et initiateur de cette manifestation, présentait les objectifs de cette deuxième université d'été à l'Abbaye des Prémontrés. Avec un parti pris clair : « La Mousson est centrée sur l'écriture et les auteurs. » Parti pris proclamé d'autant plus haut et fort qu'il est de bon ton aujourd'hui dans la « famille » du théâtre d'admettre, par un doux euphémisme, que « le théâtre contemporain a un problème avec ses auteurs ».

Outre des stages ouverts aux professionnels du théâtre, aux enseignants du secondaire et aux étudiants, la « Mousson d'été » proposait donc de nombreuses rencontres avec des auteurs, sous des formes aussi diverses que des lectures et des mises en espace, des cabarets et des spectacles, des conversations et des tables rondes.

A la « Mousson d'été », les journées étaient denses et longues. Elles débutaient à 9 h 30 avec les stages. Une soixantaine de personnes s'étaient réparties dans les trois ateliers organisés avec la DRAC de Lorraine et le rectorat de Nancy-Metz : « écrire le théâtre » animé par Roland Fichet, « lire le théâtre » avec Jean-Marie Piemme, et « jouer le théâtre » avec Joël Pommerat. A 12 h 30, le déjeuner, pris dans l'ancien réfectoire des chanoines, était lui aussi théâtral, avec les inventions du Balainier qui continue à enrichir son « Dictionnaire des tracas et des spgk* ». Sitôt avalé le café et à peine digérés les travaux du matin, le réfectoire se vidait au profit du Cellier où, dès 14 h, débutait une lecture. Ainsi ont été présentés des textes d'Eugène Durif, Thomas Jonigk, Dea Loher, Dominick Parenteau-Lebeuf et Gildas Milin. Lecture suivie, à 16 h, d'une « conversation » : sur « l'action culturelle et le théâtre contemporain », « la traduction », « le théâtre contemporain de langue allemande », ou encore « les nouvelles formes d'écriture : les auteurs-metteurs en scène ». A 18 h, l'après-midi se terminait avec une mise en espace ou une nouvelle lecture et, à 19 h 30, le dîner n'était qu'un prétexte pour que Serge Valletti puisse communiquer sa « chronique journalière ». Venait ensuite un spectacle, à 21 h, suivi à son tour, à partir de 23 h, de nouvelles présentations de textes, dans un caveau transformé en cabaret où règnait selon les soirs une ambiance musette, rock ou opéra. La nuit était déjà bien avancée quand les stagiaires regagnaient les dortoirs, avec la promesse d'un teint un peu plus blême et de cernes un peu plus sombres de jour en jour. Ce qui ne les empêchait pas d'être dispos sinon parfaitement frais, le lendemain matin, pour reprendre le travail en ateliers.

De Peter Turrini à Werner Schwab, de Xavier Durringer à Patrick Kermann, en passant par Paul Minthe, György Schawajda, Olivier Py, Armando Llamas, Pascal Rambert et Marie-Line Laplante, une vingtaine d'auteurs, présents pour bon nombre d'entre eux, ont pu ainsi présenter des textes, sous une forme ou sous une autre. Bien sûr, il y en avait pour tous les goûts, et tout n'était pas parfaitement présentable. Mais qu'une lecture laisse songeur sur la théâtralité d'un texte, ou qu'une mise en espace un peu approximative ne permette que d'entrevoir la richesse d'un propos, l'essentiel est qu'apparaissent finalement, à travers ce foisonnement tourbillonnant et revigorant, la vitalité et l'inventivité de l'écriture théâtrale contemporaine.

D'aucuns peuvent d'ailleurs trouver que la « Mousson d'été » fait la part trop belle à la programmation artistique, au détriment du travail en ateliers. Cette particularité est néanmoins revendiquée comme un des aspects importants de l'université d'été. « Ce qui nous intéresse, explique Jean Balladur, administrateur de la Compagnie Boomerang, c'est justement les croisements qui peuvent s'opérer aux différents moments de la journée, la mise en pratique immédiate de ce qui se dit et se fait dans les ateliers. Pour nous, la formation ne doit pas être magistrale mais vivante, elle doit se pratiquer comme un compagnonnage. »

Ce souci de la formation est constant pour la Compagnie Boomerang. Michel Didym enseigne en effet en tant que professionnel associé dans la filière « Arts du spectacle » de l'université de Metz ; il est d'ailleurs appelé à devenir directeur artistique du Théâtre du Saulcy dont la construction est en cours sur le campus du même nom. C'est donc tout naturellement que l'université a été associée à la « Mousson d'été ». Pour la première édition, en 1995, cette implication s'est limitée à une aide logistique et à la collaboration d'enseignants, notamment lors des débats et tables rondes. Cette année, les étudiants ont pu y participer largement. Deux d'entre eux, de la filière « arts du spectacle », ont fait un stage auprès de l'administration ; tandis qu'une dizaine d'autres, pour la plupart issus de la même formation, ont suivi un des trois ateliers. Ils s'y sont mêlés aux stagiaires sélectionnés par le rectorat et la DRAC, parmi lesquels se trouvaient également des étudiants d'autres universités. Ce mélange des publics donne une ambiance particulière à la « Mousson d'été ». « La présence de l'université est très sensible, explique Roland Fichet, aussi bien lors des débats que dans les ateliers. Cela apporte une autre dimension à la réflexion que les professionnels peuvent conduire sur leurs pratiques. »

Mais, si elle est unaniment reconnue comme salutaire par les différents participants, la mixité est parfois douloureusement vécue par certains étudiants. Ainsi Sabine, étudiante en licence d'arts du spectacle, avoue se « sentir un peu larguée » parmi des gens qui ont tous une expérience beaucoup plus importante que la sienne. Sandrine, qui suit des études théâtrales à Paris, regrette au contraire que « une fois sortis de l'atelier, qui est très intéressant, les différents stagiaires ne se mélangent pas assez. Au moment des repas par exemple, les catégories se reconstituent. » Il n'empêche que lors des séances de travail, les étiquettes tombent. Pour Juliette, comédienne professionnelle, comme pour Florence, enseignante en lettres classiques et responsable dans son lycée de l'option « théâtre », ce qui compte, c'est de se retrouver confronté à un texte et d'y apporter chacun son expérience ; la variété des parcours ne peut alors qu'enrichir le travail collectif.

Michel Didym, qui travaille toute l'année à l'université de Metz, estime quant à lui que l'apport des étudiants à sa propre recherche est très important : « Ils ont, dit-il, un regard innocent et naïf sur la pratique théâtrale qui aide les formateurs à centrer leur enseignement. C'est très important surtout pour l'analyse des textes. Comme on a peu de moyens lorsqu'on travaille avec eux, on est obligé de trouver d'autres manières d'aborder les textes : tout repose sur le texte lui-même et sur l'interprétation. Ils ont une imagination incroyable, et trouvent des trucs qu'on ne trouverait pas ailleurs. Cela permet d'inventer des formes nouvelles, c'est un laboratoire de recherche fabuleux. » On ne saurait mieux expliquer en quoi les artistes peuvent tirer bénéfice d'un travail régulier avec l'Université.

Mais ce n'est pas tout. L'ouverture de la « Mousson d'été » aux étudiants présente un autre intérêt, qui n'est certainement pas le moindre : cela a permis d'attirer à l'Abbaye des Prémontrés de jeunes spectateurs qui n'y étaient pas venus l'année dernière. Le public était plus nombreux pour cette deuxième édition qu'en 1995 : au dire des organisateurs, près d'un millier d'entrées ont été enregistrées pour les différents spectacles proposés tout au long de la semaine. Sur l'ensemble de ce public, en majorité de la région, la proportion des étudiants est estimée à environ 30 %, soit un taux particulièrement élevé. Une preuve de plus, s'il en était encore besoin, que l'action culturelle universitaire, pour être fructueuse, doit nécessairement passer par un travail de fond intimement lié au processus de formation des étudiants.

I.M.

(1) La « Mousson d'été » est organisée avec l'aide du Centre culturel de rencontre de l'Abbaye des Prémontés, de la DRAC de Lorraine, du rectorat de Nancy-Metz, de la Région Lorraine, du département de Meurthe et Moselle, des Villes de Pont-à-Mousson et Blénod-lès-Pont-à-Mousson.

« * spgk : espégécas**.
** espégécas : renvoi permanent à un autre mot lors de la recherche de la signification d'un mot dans le dictionnaire. » (Le Balainier).

 

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