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Journées Culture en formation
Clermont-Ferrand 14 mars 1997

 

Une armoire pas commode
n° 15 avril-mai 1997

«  Culture en formation, les partenariats DRAC-universités » : c'était le thème d'une journée de rencontre organisée le 14 mars dernier par A+U+C, avec la collaboration du Service Universités Culture (universités de Clermont-Ferrand et DRAC d'Auvergne) et du CROUS de Clermont-Ferrand. L'objectif était de faire le point sur les expériences en cours, dont certaines sont engagées depuis maintenant plus de dix ans. D'où il ressort le paradoxe que si beaucoup de chemin a déjà été fait en marchant, la légitimité d'une certaine forme d'action culturelle universitaire est encore loin d'être acquise.

«  Il nous faut reconnaître que dans les premières années 80, nous avons sans doute, en fonctionnaires cartésiens et légalistes, consacré trop de temps et d'efforts à traiter cette question au seul plan des institutions et des codes, et trop peu à soutenir et renforcer l'expérience de ceux qui prouvaient le mouvement en marchant. » (1) Cet « aveu » que faisait Jean Ader, dans le dernier texte qu'il a publié, est certainement beaucoup moins le constat d'une insuffisance dans la façon d'aborder le problème que la mise en lumière, a posteriori, de l'extrême difficulté qu'ont les acteurs à le traiter sur le plan institutionnel. Avec le recul du temps, il semble en effet impossible, lorsqu'il est question de partenariat éducation-culture en général et d'action culturelle universitaire en particulier, d'avancer sereinement sur des bases théoriques stables définies en commun par les partenaires concernés, en fonction de leurs spécificités respectives. Peut-être à cause de ce « péché originel » dont parlait Cécil Guitart (ancien DRAC et actuel délégué général de Grenoble Pôle européen universitaire et scientifique) en faisant allusion à la création du ministère des affaires culturelles d'André Malraux.

On sait sur quelles bases cette administration a fondé son action, qu'Hélène Mathieu rappelle ainsi : « Dès sa nomination, en 1959, le ministre des affaires culturelles, ayant arraché compétences, bureaux, crédits et personnels à l'Éducation nationale, dut à tout prix se démarquer politiquement et administrativement de ce voisin encombrant. Convaincu que l'œuvre d'art est capable de toucher chaque être humain car elle témoigne d'une expérience humaine universelle, [André Malraux] n'envisage la démocratisation qu'en termes de partage, de communion et d'accès aux œuvres. L'idée même d'éducation lui est étrangère, et il s'insurge contre ce qu'il appelle le ‘pédagogisme’ évoquant aussi bien l'éducation nationale que l'éducation populaire. Ce message paraît largement inspirer ses successeurs qui affirment, encore aujourd'hui, que l'essentiel est de favoriser la rencontre singulière avec l'œuvre, source de grâce et d'émotion. » Les malentendus, sous-entendus et contradictions nés de ces principes fondateurs « ne cesseront de nous poursuivre et de nous rattraper, poursuit Cécil Guitart. Si on ne les résout pas, on court le risque d'avoir d'un côté de la formation, de l'autre côté de l'action culturelle, mais nulle part du ferment. » Si le « ferment » est introuvable, il est pourtant incontestable que des germes sont apparus, certains ayant d'ailleurs donné de fort jolies pousses. Il semble même que les moyens de les cultiver soient connus et, dans des cas de plus en plus nombreux, plutôt bien maîtrisés. En témoignent les interventions consacrées aux modalités pratiques de la mise en œuvre de l'action culturelle universitaire en partenariat avec l'administration déconcentrée de la culture. En ce qui concerne notamment l'aide aux projets et aux équipements, l'expérience est aujourd'hui suffisamment riche et diversifiée pour tracer des grandes lignes directrices.

Contradiction apparente

Bien sûr, comme l'a rappelé Marie-Christine Bordeaux, conseiller éducation-culture à la DRAC Rhône-Alpes, « il faut toujours tenir compte de la spécificité du terrain ». Ainsi, en Rhône-Alpes, où « la réalité universitaire est plurielle et les moyens de la DRAC nettement insuffisants par rapport aux projets à soutenir », il convient de s'attacher à créer des synergies entre les différents établissements d'enseignement supérieur, en fonction de leurs moyens et de leurs objectifs propres. Dans cette région où l'offre culturelle est particulièrement importante, la DRAC a choisi de favoriser les projets visant d'une part à accompagner les pratiques amateurs, d'autre part à faciliter la circulation des publics universitaires entre les campus et la cité. Dans tous les cas, le projet doit être premier par rapport au choix du partenaire, et sa définition intégrée à une politique globale.

À Bordeaux 3, une stratégie différente a été adoptée, qui consiste à appuyer l'action culturelle de l'université sur un équipement où se mêlent constamment formation, diffusion et création. La Maison des Arts, lieu unique en son genre en ce qu'il abrite à la fois des enseignements artistiques et des salles de spectacle et d'exposition, est ainsi la base d'où partent des projets dont Philippe Rouyer a indiqué les objectifs : « D'une part contribuer à enrichir la formation des étudiants en les associant, dans le cadre de leur cursus, aux actions engagées avec les partenaires culturels de l'université ; d'autre part, participer de la politique de rayonnement de l'université et de ses partenaires, sous forme de manifestations culturelles de qualité ouvertes sur un large public. » Un tel lieu permet également de soutenir les pratiques amateurs « en croisant enseignement, divertissement et création ». Ces deux points de vue peuvent sembler contradictoires et sources de vifs débats, mais on sait aujourd'hui qu'ils finissent par se rejoindre et donner des résultats comparables. Le débat, à Clermont-Ferrand, n'était pas là. Il avait été énoncé bien plus tôt, et largement en amont de ces considérations qui sont apparues en (presque) fin de journée comme étant simplement d'ordre pratique.

Contradiction réelle

Le débat véritable tenait à la reconnaissance de la légitimité des universités à intervenir en tant qu'acteurs culturels. Car une chose est de conduire une action ayant à voir avec le champ de la culture ; une autre chose est d'agir en tant qu'opérateur culturel à part entière et d'être reconnu comme tel. Le partenariat ne peut évidemment avoir le même sens, les mêmes contenus ni les mêmes objectifs selon que l'on se place de l'un ou l'autre point de vue. Ce débat-là a été ouvert d'entrée de jeu par Dominique Chavigny, directeur adjoint chargé du développement culturel à la DRAC de Bretagne, qui devait répondre à la question « les universités sont-elles des partenaires nécessaires du développement culturel ? » C'est lui qui a posé clairement, brutalement peut-être, mais en tout cas efficacement, la question de fond : « L'université, dit-il, n'est qu'un élément parmi d'autres du développement culturel, et il lui revient de se rendre nécessaire. (…) Parce que la détention des savoirs et des savoir-faire, les actes de recherche et la production d'objets artistiques sont le fait de professionnels légitimés hors du champ universitaire. » Ainsi, les universités ne peuvent se considérer comme « nécessaires » qu'à « charge de preuve », si elles montrent qu'elles sont capables d'obéir aux mêmes exigences que celles qui gouvernent l'action des professionnels « légitimes ». Cela en considérant que les étudiants constituent avant tout un public à conquérir, au même titre que n'importe quel autre, et qu'il « n'appartient » pas plus aux universités qu'aux établissements culturels. Soit. Jusque-là, aucune contradiction ou opposition majeure n'apparaît (juste un oubli, qui a son importance et sera relevé par la suite : la communauté universitaire n'est pas composée que d'étudiants, mais compte aussi de nombreux enseignants et personnels administratifs). Mais la conclusion est plus polémique : « L'université, selon Dominique Chavigny, peut être un élément fondamental du développement culturel à la condition qu'elle ne se vive pas comme un établissement culturel de fait. »

Le coup était rude. Il résonnait, comme un écho négativement inquiétant, au propos introductif de Claude Patriat posant peu avant le cadre de la réflexion : « L'action culturelle universitaire a-t-elle gagné en surface ? J'en suis à peu près sûr. A-t-elle réussi son processus de légitimation ? J'en doute chaque jour un peu plus. » Or, en une phrase lapidaire, Dominique Chavigny avait balayé, comme d'un revers de main négligent, deux étapes importantes de ce processus inachevé : à partir de 1983, le ministère de la culture pose lui-même pour les universités les bases d'une mission de développement culturel fondée sur la notion de « public stratégique » forgée par Jean Ader ; l'année suivante, la loi Savary sur l'enseignement supérieur donne un contenu précis au caractère culturel des universités, qui n'était que formellement administratif dans la loi Faure, en leur confiant une mission de formation, de diffusion et de création artistique et culturelle.

Contradiction formelle

Mais ce n'était pas tout encore. Jouant parfaitement et complètement son rôle, Dominique Chavigny a enfoncé le clou : « La production d'événements artistiques ne prend sa place dans un processus de développement culturel que lorsqu'ils s'ouvrent à la cité et s'offrent à toute la population d'un territoire. (…) Le développement culturel trouve son sens lorsque tous ses acteurs potentiels sont au cœur de la cité, en prise avec ses fracas, ses crises et ses doutes. » Sous-entendu : l'Université serait un monde à part, sans liens tangibles avec la société, et c'est en cela, surtout, qu'elle ne peut prétendre au « statut » d'établissement culturel.

Cette intervention fut salutaire en ce sens qu'elle a eu le grand mérite de mettre à jour, sans ambiguïté ni faux-semblants, des malentendus soigneusement et (parfois) hypocritement entretenus, depuis plus de dix ans, dans les rapports entre universités et professionnels de la culture. Jean-Loup Lecoq, conseiller éducation-culture à la DRAC de Bretagne, a très judicieusement pointé la source de ces tensions sous-jacentes : « La première table ronde, a-t-il rappelé, a pour objectif de préciser ‘les termes de l'échange’ dans une perspective de développement culturel. Or, on ne peut pas faire avancer le débat si l'on commence par échanger les termes. Les mots sont piégés. Lorsque l'on qualifie les universités ‘d'acteurs culturels’, ou ‘d'établissements à caractère ou à vocation culturelle’, est-ce que l'on parle de la même chose ? On voit des proximités, mais on n'avance pas sur la réflexion qui pourrait aboutir à cerner des points de différenciation et de convergence. Le problème ne vient-il pas alors du fait que l'Université est à la fois un espace social et une institution ? En tant qu'espaces sociaux accueillant une catégorie importante de la société, les universités peuvent en effet être des lieux où des individus vont pouvoir suivre un itinéraire et, peut-être, conquérir une professionnalité, acquérir leur autonomie et leur identité. Mais la pente naturelle des universités, en tant qu'institutions, n'est-elle pas alors de vouloir encadrer et légitimer ces pratiques ? À ce moment-là, on n'est pas sur la même vision, sur le même créneau de ce que l'on entend, au ministère de la culture, par ‘développement culturel’. »

Il faut donc commencer par préciser les objectifs de chacun, puis lever toute ambigu•té sur de prétendues (ou réelles) tentatives hégémoniques d'appropriation du public étudiant. Pour ce faire, il est indispensable de rappeler à la fois ce qu'est une université et quelles missions lui sont assignées. « Il est vrai, explique Claude Patriat en réponse à Jean-Loup Lecoq, que lorsque l'on parle de l'Université, on parle de deux choses distinctes : il y a d'une part les étudiants, qui forment un espace social localisé et territorialisé ; il y a d'autre part l'institution universitaire, peuplée d'enseignants-chercheurs, avec une mission de production scientifique et de transmission du savoir. Mais les universités ont également une mission de diffusion, de production et de création artistique et culturelle. Dans ce domaine, il ne doit pas être question d'hégémonie, mais de reconnaissance de leur rôle en tant qu'institutions chargées de la diffusion du savoir et, en même temps, parties prenantes de l'action culturelle. C'est dans cette articulation que se trouve le problème de l'action culturelle universitaire : elle est l'instrument qui va pouvoir concilier ces deux aspects de l'université que sont sa géographie sociale et sa fonction institutionnelle. Pour cela, les universités ont besoin des acteurs culturels, de leur reconnaissance, de leur travail et de leur partenariat. » Autrement dit, si l'Université ne peut se dérober face à sa mission d'action culturelle, elle ne peut en aucun cas prétendre l'accomplir seule. Mais à l'inverse, sa spécificité en tant qu'institution de formation et de recherche accueillant une population particulière impose d'imaginer un type particulier d'action culturelle, qui intègre cette spécificité. Or, quels que soient les savoir-faire et l'exigence du cahier des charges des responsables d'établissements culturels, ils ne peuvent, eux non plus, conduire cette action seuls, c'est-à-dire sans interaction avec la formation et la recherche. Sauf, bien sûr, à s'égarer dans une politique de développement culturel qui n'en aurait que le nom mais pas l'ambition véritable, faute d'être réellement adaptée au public visé.

L'échange des termes

On voit ainsi apparaître les limites de la réflexion en termes institutionnels : force est de constater que les statuts, les contraintes et les cadres d'action des partenaires sont distincts et ne sauraient se confondre ni se superposer. Si « l'échange des termes » fausse le débat qui doit conduire à préciser « les termes de l'échange », c'est donc au croisement des missions respectives des uns et des autres qu'un terrain d'entente peut être délimité. Toute la difficulté, pour les établissements relevant du ministère de la culture, consiste alors à admettre que, si les universités ne sont qu'un des éléments du développement culturel, eux-mêmes ne sont qu'un des partenaires de l'action singulière que les universités sont chargées de conduire en ce domaine. « Il faut admettre l'autre dans son étrangeté, dira plus tard Fernand Dutertre, conseiller éducation-culture à la DRAC des Pays de la Loire. Les deux partenaires ne se ressemblent pas. Croire que l'un puisse posséder l'autre c'est oublier que ce qui fait la richesse du partenariat ce n'est que ce troisième terme qu'on appelle la relation. »

Les différentes interventions qui se sont succédé n'ont certes pas permis de lever toutes les contradictions et incompréhensions, mais la rencontre aura au moins fourni l'occasion de préciser les positions et propositions, les attentes et les possibilités des uns et des autres. Les termes du débat ainsi posés, les éléments de réponse n'ont pas manqué pour tenter d'opérer la conciliation. Christiane Fortassin, administratrice du service culturel de l'université de Toulouse le Mirail, a tout d'abord précisé que sa fonction était, somme toute, comparable à celle des « médiateurs professionnels légitimés » puisqu'elle travaille, « quotidiennement, à l'articulation entre chercheurs, étudiants et créateurs ». Christiane Fortassin a expliqué ensuite que si « le registre dans lequel se situe l'action de développement culturel de l'université reste ambigu », cette fonction s'appuie précisément sur le fait que « l'université, aujourd'hui, est un microcosme de la société ». Ce thème sera repris plus tard par bon nombre d'intervenants représentant le milieu universitaire, à la tribune ou dans la salle. Tous souligneront (chiffres à l'appui puisque l'on sait que la moitié environ de la tranche d'âge des 18-24 ans fréquente l'enseignement supérieur) à quel point l'homologie tend à s'affirmer, sociologiquement, entre le monde universitaire et l'ensemble de la société. À quel point l'Université d'aujourd'hui est loin d'être ce corps vaguement étranger mais par nature marginal que d'aucuns veulent voir dans les campus. Cela d'autant moins que, comme l'a souligné Christiane Fortassin, « avec le schéma Université 2000 et à la demande des collectivités locales, la culture est devenue un élément important de la réhabilitation des campus et de la construction d'un lien nouveau entre les universités et la cité. » Guillaume Houzel, président du réseau Anima'Fac, qui regroupe des associations étudiantes, s'est appuyé sur cette homologie grandissante pour exposer le rôle que peuvent jouer les étudiants eux-mêmes dans l'action de développement culturel. « La ‘culture jeune’ est maintenant à l'Université, a-t-il expliqué ; il n'y a plus de culture universitaire au sens traditionnel. Mais cette ‘culture jeune’ n'est pas exclusive, il y a des moyens de passage d'une forme de culture à une autre. Il faut travailler par cercles concentriques, et les associations étudiantes, en tant que relais, peuvent jouer un rôle important pour creuser les chemins permettant de passer d'un cercle à un autre. Cela implique de trouver des formes de participation et d'appropriation, au moins pour une frange de spectateurs susceptibles de former des réseaux de militants de la diffusion culturelle. »

Le moment du passage

Alain Billon a pour sa part insisté sur le rôle que peuvent jouer les universités dans la formation du public étudiant, considéré comme un public « stratégique » : « Le passage à l'université est un moment, voire le moment privilégié où l'on peut déclencher, favoriser, maintenir des pratiques culturelles ; c'est notre responsabilité d'universitaires, de formateurs, de permettre aux étudiants de fréquenter le cinéma, le théâtre, la musique, la danse… Chose qui n'est pas acquise lorsqu'ils arrivent à l'université : on a affaire à des publics différents, hétérogènes, issus de plus en plus de milieux où les pratiques culturelles sont rares, limitées à la fréquentation imposée par l'école ; à des publics en rupture avec les pratiques culturelles de leur ville d'origine, de l'enseignement secondaire. On a des étudiants qui sortent du milieu familial et qui ne sont pas encore dans la vie active, qui traversent une espèce de no man's land. »

Alain Billon a ensuite décliné les différents outils dont disposent les universités : relais d'informations, politiques tarifaires, lieux de diffusion culturelle ou de création artistique sur les campus. Ces différents outils, qui ne peuvent être mis en œuvre qu'en partenariat avec les professionnels de la culture, constituent non pas une gradation mais, selon Alain Billon, un tout dont les éléments ne sauraient être dissociés, sauf à amputer les universités d'une part de leurs prérogatives et responsabilités. « Il nous semble important, dit-il en conclusion, que l'action culturelle universitaire soit reconnue comme instance de médiation et de formation, mais également de production et de diffusion artistique et culturelle, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur : reconnue par les enseignants, par les CROUS, par les DRAC qui ne doivent pas y voir une institution en plus mais une institution différente dans son approche de l'art et de la culture, mais aussi par les collectivités territoriales et surtout, bien sûr, par les établissements culturels institutionnalisés pour qu'ils ne voient pas les étudiants comme de seuls remplisseurs de jauges. »

Ce qui différencie les universités des « établissements culturels institutionnalisés » (ou « légitimés »), c'est avant tout leur statut de lieu de formation et de recherche. Élisabeth Caillet, chef du département de l'éducation et du développement artistiques à la DDF, s'est attachée à montrer comment les universités peuvent, dans ce domaine, être des partenaires précieux pour les acteurs artistiques et culturels. D'abord en professionnalisant les formations à la médiation, fonction devenue essentielle dans les stratégies de développement culturel. Le mouvement est déjà fortement engagé, mais pas encore suffisamment selon Élisabeth Caillet : « Nous sommes confrontés à un problème important qui est celui du dialogue entre le monde du recul critique, de la réflexion théorique, et le monde de l'action. Les professionnels ont du mal à comprendre la logique des universitaires, leur point de vue théorique ; réciproquement, les universitaires comprennent mal l'urgence dans laquelle travaillent les professionnels. Peut-être les services culturels pourraient-ils nous aider à résoudre ce problème de dialogue. »

La recherche pure peut également, pour Élisabeth Caillet, permettre de nouer des partenariats fructueux pour les uns et les autres : « En ce qui concerne la médiation, nous avons besoin de réfléchir, d'un point de vue théorique, sur les rapports au public et la question de la transmission. Il s'agit pour nous d'un rapport éphémère par nature, d'un travail toujours à recommencer. Or, les universités agissent, elles, sur des durées plus longues. Il me semble important que l'on puisse confronter ces deux types de temps, pour dégager des bases théoriques sur lesquelles appuyer notre travail de transmission et de médiation. »

Atout formation

Au-delà de ces échanges, les formations artistiques et culturelles constituent un élément important dans la construction de l'université en tant que partenaire culturel. C'est ce qu'a démontré Jean-Louis Flecniakoska, directeur à la fois de l'UFR Arts et du service culturel de l'université des Sciences humaines de Strasbourg. « L'existence de formations artistiques ou de toute autre formation ayant une prise directe avec le monde de la culture est sans aucun doute un élément déterminant de la dynamique culturelle d'une université. Elle est aussi l'origine de partenariats bien pensés, en particulier avec le ministère de la culture, dans la mesure où ce qu'elle initie et produit ne s'évalue pas qu'en termes de public, ne se confond pas avec le rôle des institutions culturelles, mais au contraire spécifie les missions de l'université : formation initiale et continue, recherche, diffusion culturelle et innovation. Travailler ensemble à développer les richesses de telles missions ne peut qu'avoir des retombées bénéfiques sur la qualité des formations, sur le mieux vivre des étudiants, sur l'emploi dans des secteurs trop souvent délaissés pour l'équilibre d'une société, sur l'immense apport que représente la culture non pas comme produit à consommer mais comme source où puiser pour vivre intensément. » Certes, le cas de Strasbourg 2 est exceptionnellement idyllique puisque cette université propose une gamme complète de formations artistiques et culturelles (huit au total, réparties en cinq départements et regroupant 14 000 étudiants) et, ce qui est plus rare encore, toutes sont rassemblées en une seule et même UFR. Cet exemple n'en montre pas moins à quel point l'Université dispose là d'un atout considérable dans les partenariats qu'elle peut prétendre à établir avec les établissements culturels.

Terrain d'expérimentation

Elle en a d'autres, qui peuvent apparaître aussi bien dans les universités ne dispensant aucune formation artistique ou culturelle. Ce point essentiel a été souligné par Arlette Sylvestre, enseignante à l'université Paris 13. « L'Université étant dégagée des contraintes de l'économisme, sa liberté, à l'abri de la société du spectacle, donne à ses initiatives une originalité constitutive. Elle s'engage hors de toute concurrence directe, donc de tout empiètement sur les territoires professionnels de ses partenaires ; elle offre un cadre de coopération, de solidarité unique dans le domaine culturel. L'atout de l'Université est d'être, outre un centre de ressources, un extraordinaire lieu, irremplaçable, d'expérimentation culturelle. Formation, documentation, expérimentation et recherche sont des opportunités pour ses alliés, ce qui ouvre des terrains culturels hors des circuits commerciaux. C'est donc précisément en étant elle-même qu'elle peut intéresser d'autres qu'elle-même. »

Encore faut-il, avant même d'envisager le moindre partenariat, que l'Université accepte d'intégrer totalement cette mission et ce qu'elle suppose : la mise en place d'une politique culturelle cohérente impliquant les différentes composantes de l'établissement (départements, laboratoires de recherche, enseignants-chercheurs, étudiants, bibliothèques…), coordonnée par un service culturel. « Pour approcher l'art et la culture, dira Arlette Sylvestre, il ne suffit pas de mettre de l'art et de la culture, ce que l'on croit parfois. Les grandes avancées ne se feront que si les établissements eux-mêmes changent, s'ouvrent, sortent des limites confortables de l'acquisition des savoirs, de celles des publics spécialisés, fussent-ils artistiques (…). Autrement dit, si l'Université ne travaille pas sur elle-même, c'est un butoir auquel se heurtent les politiques institutionnelles et les autres partenaires, qui trouvent leurs limites dans l'articulation et la mise en œuvre délicates des missions et des projets. »

L'administration déconcentrée du ministère de la culture peut, en tant qu'interlocuteur privilégié des universités, leur apporter un soutien précieux en les incitant à concevoir un projet complet et cohérent. « La tendance des DRAC, poursuit Arlette Sylvestre, mais pas seulement des DRAC, à soutenir plutôt des opérations que des politiques telles que de nombreux établissements sont prêts à les mener auprès de leurs publics, ne favorise pas autant qu'il le faudrait une action de fond des établissements. »

La commode et l'armoire

Sur ce point au moins l'accord fut parfait, puisque Jean-Loup Lecoq a lui aussi souligné la nécessité de travailler sur la base d'un projet avec un grand P, et non pas d'une juxtaposition d'actions. « Qu'entend-on par projet culturel et sur quoi contracte-t-on ? La métaphore qui s'impose ici est celle de la commode et de l'armoire : la première donne à voir des parties indépendamment d'un tout ; la seconde offre des étagères ouvertes, permet une mise en perspective, une cohérence d'ensemble. Le véritable contrat culturel doit se nouer, en vérité, autour d'une politique globale qui se nourrit de projets particuliers. (…) Le système universitaire et celui de l'administration de la culture procèdent essentiellement d'une pensée qui sépare. D'un côté des disciplines d'enseignement et de recherche avec des enseignants spécialisés, de l'autre des domaines culturels, suivis par des ‘conseillers sectoriels’. Il faut en conséquence et selon Edgar Morin, ‘compléter la pensée qui sépare par la pensée qui relie’. » Cela suppose qu'au sein des universités comme au sein des DRAC soient désignés deux types de responsables : l'un politique et l'autre chargé de la mise en œuvre. « Dans cette vision, poursuit Jean-Loup Lecoq, les partenaires seront à la fois un et multiples. Une typologie sommaire permettrait d'en distinguer trois groupes, sans que les rôles soient figés :
- les ‘partenaires-acteurs’ : enseignants, professionnels culturels (artistes, écrivains, spécialistes du patrimoine, etc), étudiants…
- les ‘partenaires-conseils ou appuis’ : responsables d'UFR ou de départements, d'associations œuvrant sur les campus, conseillers sectoriels des DRAC…
- les ‘partenaires-garants’ : élu en charge de la culture au sein de l'université, responsable du service culturel, conseiller ou chargé de mission en DRAC représentant le directeur…
Un tel système doit fonctionner en interaction au service du Projet culturel, c'est-à-dire créer de la circulation : le ‘mouvement d'en bas’, producteur de propositions et de réalisations, et le ‘mouvement d'en haut’, producteur de légitimation et de cohésion, sont ainsi voués à s'enrichir l'un par l'autre dans l'intérêt général.
 »

Un territoire commun

On ne saurait mieux dire la nécessité, pour l'Université comme pour le ministère de la culture, de travailler de concert à la mise en œuvre de projets élaborés ensemble dans un cadre défini conjointement, pour ce public pas tout à fait comme les autres que constitue la communauté universitaire. Car, comme l'a rappelé Jean-Louis Jam, directeur du Service Universités Culture de Clermont-Ferrand, l'essentiel, pour ceux qui prouvent le chemin en marchant, est bien d'avoir un objectif commun : « Le partenariat entre DRAC et universités se joue et se gère finalement ‘à l'estime’. Au sens commun du terme, naturellement, mais également dans le sens propre aux navigateurs. On sait que la navigation ‘à l'estime’ est celle des découvreurs de ces routes qui ne sont pas encore des itinéraires : point de cartes établies, point de repères assurés, mais l'unique recours à une ‘estime’ sans doute incertaine et toujours remise en cause, mais inévitable pour ceux qui, certains de leur destination, entreprennent la traversée. » Les propos échangés à Clermont-Ferrand n'ont certes pas permis de dessiner la carte précise du territoire commun de l'action culturelle universitaire. Ils auront au moins, et c'est déjà beaucoup, servi à éclairer la route, comme des phares indiquant la terre ferme et signalant les écueils.

I.M.

1. Jean Ader, « Genèse d'une utopie laïque », Le Monde de l'Éducation, décembre 1996, Les Cahiers d'A+U+C, janvier 1997. Jean Ader est décédé le 16 février dernier. Il devait faire l'introduction de la journée de Clermont-Ferrand, avec une intervention sur le thème « Du désert au dessert, l'invention de l'action culturelle universitaire ».


 

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