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Projets étudiants

Ondes magistrales
n°24 mai-juin 1998

Dans le cadre de l'année européenne contre le racisme, la fédération européenne des radios et télévisions étudiantes (Iastar) a édité un double CD destiné à être diffusé sur les ondes de plus de 200 stations. Ces disques comportent des témoignages, portraits et autres chroniques touchant aux conditions d'accueil des étudiants et enseignants étrangers dans les universités d'Europe.

« Si on a ses racines dans un pays où l'on n'a pas de maison, et sa maison dans un pays où l'on n'a pas de racines, alors on peut se sentir perdu dans le monde. » C'est une de ces petites phrases qui font la magie de la radio. De la vraie radio. Celle qui dit la vie quotidienne, ses petits bonheurs et ses grands tourments, avec la force de la simplicité et la brutalité de la pudeur. Une petite phrase comme celle-là - il y en a bien d'autres encore - fait vite oublier les imperfections techniques - il y en a aussi - pour se laisser captiver par ces paroles ordinaires sur le racisme ordinaire. Celui que l'on sent plus qu'on ne l'affronte. « Au niveau des regards, ça se sent vraiment mais on ne peut rien dire. Ça n'est pas démontrable : les mêmes regards, avec toujours les mêmes expressions qui disent qu'on n'est pas à notre place. » Sous le ton de la conversation pointe l'horreur absolue, l'injustice tellement intériorisée qu'elle en devient un mode de vie. « C'est là qu'il faut montrer qu'on est beaucoup plus capables qu'eux ; démontrer qu'on peut faire autant de choses qu'eux, voire plus ; démontrer que c'est pas parce qu'on est noir ou un peu basané qu'on a des facultés mentales inférieures. » L'injustice tellement monstrueuse qu'on a du mal à y croire, même quand elle se matérialise sous forme de graffitis. « On peut se poser la question si c'est pas de la provoc. Est-ce que les gens pensent réellement ce qu'ils ont écrit sur les murs des toilettes ? S'il y a des gens qui le pensent vraiment, c'est inquiétant. »

« La vie universitaire en Europe est-elle multi-culturelle ? » La question est posée en guise de générique ; elle introduit seize séquences entièrement réalisées par des étudiants collaborant à leur radio universitaire dans cinq villes d'Europe (en France, en Suède, en Allemagne et en Grande-Bretagne). Répartis en quatre rubriques - histoires, opinions, événements et interviews -, ces modules, en français ou en anglais, sont réunis en un double CD qui a été diffusé gratuitement auprès de 240 stations et ateliers radiophoniques en Europe : principalement des radios étudiantes, mais aussi des stations locales plus généralistes. Par l'intermédiaire de l'Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires, le disque est même allé bien au-delà du continent.

Pilotée par la fédération Iastar, qui rassemble 70 radios étudiantes en Europe, cette opération a reçu le soutien de la Commission de Bruxelles, dans le cadre de l'année européenne contre le racisme, en 19971. Les difficultés rencontrées pour boucler le budget d'un projet qui était à l'origine plus important ont amené les responsables de Iastar à revoir à la baisse leurs ambitions. Ainsi, par exemple, toutes les séquences n'ont pas pu être traduites - ce qui est évidemment dommageable à la diffusion. Le calendrier de réalisation a également été révisé, de telle sorte que le CD n'est finalement sorti qu'au début de 1998. Entre temps, il a aussi fallu assumer le désistement d'un certain nombre de stations qui n'ont pas produit les modules qu'elles s'étaient engagées à fournir.

Mais tout cela importe peu. L'essentiel est que le disque existe, et que sa qualité soit incontestable. « Pour nous, explique Romain Aparicio, directeur de Radio Dijon Campus et président de Iastar France, c'est la première pierre d'un édifice à bâtir au niveau européen. Même si nous n'avons pas encore de bilan précis quant à l'accueil qui a été réservé à ce CD et à la façon dont les radios destinataires l'ont diffusé, nous savons aujourd'hui que la Commission européenne est satisfaite du produit et qu'elle est prête à nous soutenir encore. » Forte de cette première réalisation, Iastar travaille donc à d'autres projets similaires. « Ce ne sera pas forcément dans le cadre des années dédiées par la Commission à tel ou tel thème. Pour 1998, nous avons proposé la drogue et Internet. Nous ne sommes pas encore fixés, mais ce qui est important pour nous, c'est que les instances européennes sont maintenant convaincues de l'importance des radios étudiantes comme vecteur d'intégration culturelle au sein de la Communauté. » Il est vrai que ce premier CD consacré au racisme sur les campus est exemplaire de la capacité qu'ont les radios étudiantes à être des lieux d'expression libre, de débats et d'échanges. Paroles d'étrangers victimes du racisme ordinaire, paroles de militants entrés en résistance, paroles d'enseignants qui font ce qu'ils peuvent : en juxtaposant ces différents points de vue, les jeunes animateurs et journalistes qui ont participé à l'opération ont su saisir et transmettre, avec beaucoup de finesse et d'efficacité, les différentes facettes de cette question brûlante de l'accueil des étrangers et de leurs enfants.

Le contexte politique hexagonal donne évidemment une acuité particulière aux propos recueillis sur des campus français. « Les facultés sont une pépinière pour les grandes idées de la France, explique un étudiant sénégalais. Et le racisme, aujourd'hui, il faut reconnaître que c'est une idée de la France. » Une idée qui n'épargne donc pas ces lieux réputés intelligents que sont les campus. « Je crois, explique un enseignant français, que les étudiants véhiculent les préjugés, les clichés de l'idéologie ambiante. Tout ce que dénoncent les textes littéraires, comme ceux de Voltaire, par exemple, ne les touche plus. Ils peuvent étudier Voltaire en cours, qui parle de la tolérance, du racisme, etc., ils se fichent du message. Ce qu'ils veulent, c'est la note, c'est tout. C'est désastreux. Ils viennent ici pour des diplômes, et jamais pour réfléchir. C'est-à-dire que l'Université est en train de rater ce qu'elle doit moralement et éthiquement faire. »

Mais la France ne fait pas exception. Qu'il soit masqué par les modes de vie communautaires, comme en Angleterre, ou qu'il soit plus diffus, comme en Suède, le racisme touche aussi les universités des autres pays d'Europe. C'est pourquoi il est essentiel que l'information circule à l'intérieur de la Communauté, que les témoignages soient diffusés et les expériences échangées. À l'heure où, comme le souligne le même enseignant français, « l'Université s'est repliée sur le scientifique et les diplômes », laissant vacant le terrain des débats intellectuels, les radios étudiantes sont incontestablement à même de contribuer aux prises de conscience des futurs citoyens. Autrement dit, de permettre à l'institution universitaire de remplir sa mission culturelle fondamentale.

On sait en effet que si les étudiants n'écoutent plus que d'une oreille les enseignements qui constituaient le socle des Humanités, ils écoutent massivement et attentivement les radios faites pour eux par leurs pairs. Média de l'instantané et de l'authenticité par excellence, la radio est en mesure de répondre, au moins en partie, à cette urgence culturelle à laquelle sont confrontées les universités. Urgence qu'exprimait à sa façon une jeune fille qui a ses racines au Maroc et sa maison en Suède : « Parfois, il arrive une catastrophe de la nature ou une guerre. Parfois, il faut longtemps pour que les gens comprennent que nous sommes tous pareils. »

I.M.

 

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