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Éditos

Trop, c'est trop peu
juillet 2001

Ciel, ce n'est pas un orage passager. C'est un déferlement. Plus une page de magazine, plus un discours ministériel, plus une parole d'élu à la culture, plus une circulaire, plus un conseiller en DRAC, qui oseraient ne pas y faire référence, plus un artiste qui s'avance sans sortir son atelier ou autre cycle de formation, plus un colloque ou autre université d'été qui ne se penche sur la question. Bref, dans une période où les mondes de l'éducation et de la culture ont perdu la boussolle du développement culturel sous les paillettes médiatiques et les cendres du lien social, voici la chose érigée en remédiation universelle : grâce à elle, des millions de spectateurs de M6 vont se précipiter à Ubu Roi, des milliers de techno-maniaques auront des yeux de Chimène pour la Flûte enchantée, des dizaines d'admirateurs de P.L. Sulitzer se retourneront vers Gao Xingjian... On s'étonne que Malraux, dès 1959, n'ait pas pensé à dire qu'il en faisait le socle de son nouveau ministère. L'affaire est donc entendue : le lièvre de l'éducation artistique a largement débordé la tortue du système éducatif.

Qu'on m'entende bien : l'éducation artistique est non seulement respectable, mais elle constitue une composante indispensable, irremplaçable de toute proposition éducative cohérente. D'ailleurs, le retard français en la matière était tel qu'il explique une part des discours exubérants d'aujourd'hui. On savait le système éducatif de la France coupable de réductionnisme instructiviste ; on ne pourra donc qu'applaudir à cette tardive mais sincère prise de conscience de l'Education nationale. Le problème n'est pas dans le développement d'un dispositif pour accomplir une mission naturelle. Il n'est pas non plus dans la mobilisation des ressources artistiques soutenues par le ministère de la Culture. Un partenariat franc et équilibré, en fonction des responsabilités des uns et des autres ne peut que s'avérer positif.

Encore faut-il que l'on sache de quoi l'on parle, et qu'on arrête d'entretenir une nébuleuse confuse autour de cette notion. L'éducation artistique, dans sa dimension d'éveil comme dans celle d'apprentissage sensible, ne saurait prétendre se confondre avec l'éducation culturelle, voire se substituer à elle. Elle n'en forme qu'une partie, l'éducation culturelle n'étant à son tour qu'une des dimensions de l'action culturelle. C'est précisément en se fixant des limites précises que l'éducation artistique pourra s'insérer dans un processus de developpement culturel d'ensemble. Car, comme tout processus éducatif, elle ne peut être que permanente et partagée avec d'autres acteurs sociaux. L'enfermer dans l'école serait lui faire courir le risque d'une instrumentalisation stérilisante.

A moins qu'on ne nous dise pas tout. Et si l'on prenait l'éducation comme manteau et l'art comme prétexte, pour entamer une dévitalisation d'un ministère de la Culture que l'on devine affaibli ? Injuste soupçon, diront certains. J'aimerais le croire. Le tout-éducation artistique ne doit pas aboutir à ramener le ministère de la culture à l'école. N'oublions pas qu'il a fallu le choc de 1958 pour l'en sortir, et lui donner les moyens d'être autre chose qu'une structure conservatrice des Beaux-Arts. Avoir à la tête de l'Education nationale un ministre ayant l'intelligence de la culture ne suffit pas à changer une logique de fonctionnement plus que séculaire. En son temps, Jacques Duhamel avait déjà insisté sur le fait que le territoire culturel n'était l'apanage exclusif d'aucun département ministériel, mais constituait une des dimensions de tout projet politique. En cette période où l'on sacrifie si aisément la quête de l'invention à la traque des besoins immédiats, un ministère de la Culture fort s'impose, pour rappeler ce lien. Plus que jamais.

 

Claude Patriat

 

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