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Éditos

Le cadre et le socle
n° 8 mai-juin-juillet 1996

Plus un terrain est mou ou friable, plus l'édifice qu'il supporte doit disposer de fondations solides. Cette réflexion de bon sens architectural trouve son application urgente dans l'enseignement supérieur. La massification des publics étudiants a rapidement disloqué le socle traditionnel de l'Université. La quantité n'est pas seule en cause : elle contient en elle-même une grande diversification des trajectoires et des cultures étudiantes. Or, les principes mêmes qui gouvernaient un fonctionnement académique déterminé nationalement et uniformément n'opèrent plus, voire accentuent les fractures. Les premiers résultats de la récente enquête de l'Observatoire de la vie étudiante, dont nous rendons compte dans ce numéro, confirment que l'enseignement supérieur, loin d'atténuer les inégalités sociales, se contente de les reproduire, à l'intérieur d'un ensemble plus vaste et plus hétérogène que par le passé. C'est que l'égalité proclamée des diplômes nationaux n'est qu'un leurre. Des hiérarchies subtiles s'organisent par des classifications implicites de cursus. C'est aussi que le diplôme ne suffit pas à garantir une accession à l'emploi. Entre la filière technologique et la préparation aux grandes écoles, entre la maîtrise de droit et l'embauche, existe toute une série de facteurs qui créent une stratification bien peu républicaine.

On ne peut plus aujourd'hui faire l'économie d'une profonde transformation. Le principe en est admis par les responsables politiques et par une grande majorité d'universitaires. Comme l'a souligné le ministre de l'éducation nationale, il ne s'agit pas de procéder à une nouvelle modification des structures : les universités disposent des moyens institutionnels de faire face à leurs obligations. La question première est de redonner un socle culturel à l'édifice, en fixant des objectifs adaptés à l'attente des étudiants et de la société. La professionnalisation est la pierre angulaire de cette réforme indispensable. Mais, s'il est nécessaire d'affirmer que toute formation doit se légitimer par un devenir professionnel, il convient simultanément d'en prendre la mesure des conséquences, sauf à aggraver encore les clivages observés aujourd'hui entre formations professionnelles et filières traditionnelles. Pour beaucoup d'enseignants, bousculés dans leur démarche et dans leur univers symbolique, cette réforme constituera une véritable révolution. Bien révélatrice à cet égard est la prise de position de certains universitaires de renom prônant un recrutement purement national et centralisé des enseignants-chercheurs, et allant jusqu'à contester qu'on puisse être nommé là où l'on a déjà enseigné : cela revient à dénier toute efficacité au travail de proximité vis-à-vis des étudiants, au nom d'une conception désincarnée de la recherche. Or, à contresens d'une affirmation réductrice privilégiant la recherche sur l'enseignement, la professionnalisation exige que l'on renonce à traiter uniformément et globalement le dispositif d'enseignement supérieur, et qu'un travail de diversification se mette en place dans des universités autonomes et responsables. Bref, que l'on passe d'une logique institutionnelle verticale à une logique de réseau d'établissements.

La professionnalisation implique immédiatement la question de l'insertion. Celle-ci suppose que les universités établissent un dialogue permanent avec les professionnels et se préoccupent, dès l'amont, du devenir des étudiants. Or, l'insertion dépasse le cadre des diplômes et de leur adaptation aux attentes des employeurs. Elle suppose la reconnaissance et la valorisation de savoir-faire particuliers acquis par l'étudiant aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du dispositif universitaire. Elle est affaire de compétences autant que de connaissances. Les formations aux métiers de la culture ont eu, dès leur développement, cette préoccupation. C'est pourquoi nous nous proposons d'en faire un lieu d'expérimentation privilégié d'une nouvelle organisation du marché de l'emploi, en s'appuyant sur la réflexion conduite par Pierre Lévy et Michel Authier. Il est grand temps de supprimer les barrières trop longtemps maintenues entre une logique de connaissances et une logique de compétences, entre savoir et savoir-faire, entre savoir acquis et savoir transmis.

Claude Patriat

 

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