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Éditos

Le songe ou le coq
n° 2 novembre 1995

Plus difficile qu'un numéro un, il y a le numéro deux. Celui-ci porte le risque de se définir par rapport à celui-là, soit en épousant les contours de ses points forts, soit en s'écartant trop de ce qui en faisait la substance. Un double impératif s'impose : à la fois garder une continuité et trouver une diversité. Pour sortir de cette contradiction, nous avons choisi de faire alterner un numéro construit autour d'un dossier et un numéro délibérément ouvert sur les différentes facettes de l'action culturelle en milieu universitaire. Après avoir jeté un premier regard sur les formations, et avant d'examiner, dans le numéro trois, l'expérience des cartes culture, voici, de Rennes à Grenoble, de l'Ile-de-France à la Lorraine, une mosaïque d'événements, de projets, d'aventures. Ainsi apparaît, au fil des pages, l'incertitude même qui est au cœur de toute action culturelle.

Incertitude existentielle parfois, comme le montre la lamentable affaire de Campus à l'oreille : on croirait un mauvais songe. Voilà un conseil régional puissant, qui décide de s'intéresser aux nombreuses universités qui habitent son territoire, et qui encourage une coopération exceptionnelle entre elles. Plus, cet encouragement rencontre, provoque et étoffe une initiative des étudiants. La chose tourne rond, de mieux en mieux. Que pensez-vous qu'il arriva ? Le conseil régional la lâcha. Et pourquoi donc ? Parce que « les retombées n'étaient pas suffisamment satisfaisantes ». Perte de sens et fait du prince se rejoignent pour dissoudre en un instant des années d'engagement. Irrésistiblement, on éprouve l'envie de citer Cocteau dans un ouvrage intitulé La difficulté d'être : « Le coq chante sur un tas de fumier. Supprimez le tas de fumier. Le coq meurt. On voit toute la sottise qu'il y a à ne pas faire la différence entre un tas d'ordures et un tas de fumier ». Voilà une manière provocatrice de poser la seule question qui vaille en matière de projet artistique, celle de son contenu et non de sa forme ou de son retentissement médiatique.

Incertitude féconde, heureusement, le plus souvent, comme l'illustre la tentative des étudiants de Rennes 2 confrontant l'art et le sida aux frontières de la vie, aux confins de la mort. Ou comme le pôle européen de Grenoble organisant, à destination des étudiants, une rencontre de rentrée avec les acteurs culturels de la ville. Notre ambition n'est pas de dresser un tableau idyllique d'une situation universitaire dont on connaît les contrastes, mais de chercher partout les tentatives qui permettent de poser les questions, de faire tomber les présupposés. Bref, de libérer le champ du possible. Vos réactions au premier numéro, l'abondance des informations qui nous parviennent, permettent d'ores et déjà de penser que le rythme mensuel pour traiter de l'art et de la culture n'est nullement exagéré : l'inventaire des conventions DRAC-universités réalisé par la Délégation au développement et aux formations permet de mesurer une diversité foisonnante, parfois hétéroclite, des actions concertées. À y regarder de plus près, le territoire universitaire, ouvert aux partenaires professionnels, devient souvent un laboratoire exceptionnel. Encore faut-il que l'on en parle, que l'on en débatte, et qu'on cesse d'y voir un accessoire plus ou moins décoratif du fonctionnement d'institutions dont les vrais soucis seraient ailleurs. Alors le coq pourra continuer à chanter sans que le songe se perde dans la nuit.

Claude Patriat

 

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