|
|
Capitulation De fil du temps en aiguille de l'histoire, les mots épuisent leur sens en se détachant du contexte social qui les a produits. Ainsi en va-t-il du développement culturel. L'expression avait été forgée au milieu des années soixante par la rencontre éphémère entre le mouvement d'éducation populaire associatif déjà riche d'une longue expérience et la toute jeune affirmation étatique d'une volonté d'intervention culturelle. Elle traduisait à la fois une ambition et une forme d'action au service de la démocratisation, en puisant dans une croyance humaniste au progrès par l'éducation. La rupture, dans les années soixante-dix, entre le socio-culturel et le culturel lui avait porté un premier coup, en privilégiant le contenu artistique des projets confiés à des professionnels au détriment du travail d'approche et de coopération avec les relais sociaux. Certes, l'ambition démocratique restait la boussole des responsables du secteur culturel, encouragés par les politiques, et des services de relations avec les publics se mettaient en place à l'intérieur des structures. Certes également, la création de la Direction du développement culturel, à laquelle était confiée la tutelle des établissements du réseau, sera l'occasion, pendant cinq ans, d'appuyer des actions transversales fortes et d'impulser des initiatives fécondes, notamment avec les conventions de développement culturel. Toutefois, la suppression de cette direction en 1987, la mise en place progressive de la décentralisation, videront le projet développementaliste de son contenu. Parallèlement, l'échec relatif de la démocratisation, constaté par les recherches du Département des études et de la prospective, lui portera un dernier coup. Cela d'autant plus violemment que, si la culture a gagné du terrain, c'est avant tout grâce à la formidable expansion des industries culturelles, et non par les circuits classiques de diffusion des uvres. Dans le creux de la résignation s'est dessinée une stratégie d'entreprise culturelle, misant sur l'offre artistique et sa commercialisation ; le recours aux techniques de communication prenant la place du travail de relation avec les publics. On pouvait croire qu'il s'agissait d'un compromis. Force est d'admettre que l'on assistait aux prémisses d'une capitulation sans conditions. Dans sa dernière livraison, le magazine La Scène, avec quelques précautions d'usage, ouvre ses colonnes au nouveau cours des choses. Le public, redevenu singulier, doit être séduit et non plus conquis, selon des techniques relevant du marketing pur : opérations promotionnelles, champagne dans les bus, campagnes publicitaires, tarifications alléchantes, facilités de paiement et autres événements médiatiques Tout cela engendre un « produit » isolé de son contexte, désocialisé : on reste entre gens qui se comprennent. Didier Fusillier avoue crûment, dans le même numéro du même magazine : « Je ne crois plus du tout à l'évangélisation à tout prix, au fait d'aller dans les classes prêcher la bonne parole du théâtre. Nous n'intervenons qu'auprès des jeunes ou des adultes qui s'inscrivent déjà dans la démarche de venir au théâtre. C'est un accompagnement, ce n'est jamais pour convaincre le public de venir. » Voilà, sous la plume d'un des « grands » de l'action culturelle, un glissement sémantique révélateur, de « développement du public » à « évangélisation » : la connotation péjorative est évidente, l'effet marginalisant, certain. Ce point de vue, certes, n'est pas représentatif de l'ensemble de la profession. Il n'empêche que notre responsabilité d'universitaires formateurs est directement interpellée par ce refus proclamé de sortir du cercle des fidèles. La logique profonde qui est à l'uvre amène à préparer un type bien particulier de professionnels : bons gestionnaires, bons vendeurs, bons communicants. Cette dépolitisation de l'action culturelle met en cause directement la légitimité même de l'intervention du pouvoir politique dans la culture. Pourquoi soutenir avec de l'argent public ces dépenseurs indifférents aux implications sociales de la culture ? Si l'art est radicalement autre chose qu'une marchandise satisfaisant les besoins d'un groupe déterminé, alors il est grand temps d'arrêter de l'isoler dans de nouvelles églises. L'action culturelle universitaire que nous nous efforçons d'impulser échappe fort heureusement à cette tentation. Elle est avant tout l'affirmation de la nécessité d'agir dans le sens du développement culturel, de l'éducation à l'art et par l'art. Nous voulons croire qu'il ne s'agit pas d'un îlot de résistance voué à disparaître, qu'il peut y avoir là les bases d'un resaisissement.
|
|
|