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Science, sens,
consience Les rapports qui existent ou qui peuvent être développés entre la recherche scientifique et la culture scientifique et technique ont été au centre des questionnements du congrès de l'Association des Musées et Centres pour le Développement de la Culture Scientifique et Technique (AMCSTI) qui s'est tenu à Dijon les 21, 22 et 23 juin dernier. Cette culture doit affronter aujourd'hui un déficit de sens, attaché à la science, et des bouleversements tels que les impératifs sont à l'invention de méthodes et de métiers nouveaux. C'est un chantier où l'AMCSTI entend être une force de proposition. « Nous nous trouvons dans une période de mutation extrêmement profonde. Nous sommes en effet à la fin de la science telle que l'Occident l'a connue » a estimé Jean-Marc Lévy-Leblond (ANAIS, Nice). Après quatre siècles au cours desquels l'homme est parvenu à la compréhension, puis passé à la transformation du monde, on assiste à l'apparition de la « technoscience ». Cette « fille de la science, est en train de l'occulter. Les scientifiques n'ont plus la maîtrise intellectuelle de leur savoir. » Dans ces conditions, a poursuivi Jean-Marc Lévy-Leblond, « le problème de la culture scientifique et technique se pose dans un double sens : des chercheurs en direction de la société et réciproquement. C'est un champ trop peu exploré de la part de toutes les institutions que nous représentons. » Parce qu'il existe aujourd'hui « un besoin d'herméneutique non satisfait », la signification du savoir scientifique et technique est bien « la question la plus fondamentale » qui se pose aux professionnels, scientifiques et médiateurs scientifiques, rassemblés au sein de l'AMCSTI. Du constat critique, dont s'est nourri son congrès, il ressort qu'il faut renforcer la capacité que peut avoir la science à se mettre sur le marché de la connaissance. Pour cela, les institutions scientifiques doivent se défaire d'une attitude protectionniste. Il leur faut « sortir de leur monastère » (Jacques Lefort, Agropolis Muséum, Montpellier) et, en sens inverse, susciter, sur elles, d'autres regards que scientifiques. Ce mouvement-là a été amorcé : certains laboratoires de recherche comptent des anthropologues dans leurs équipes. « L'anthropologie des sciences est une des voies qui doit nous amener à maintenir du sens » a estimé un congressiste. Une autre difficulté a trait au positionnement de l'histoire des sciences. Pour n'être pas uniquement une « histoire des sciences prétexte », réduite au simple rôle de discours de support, elle a revendiqué son autonomie par rapport aux sciences et aux techniques. Il en résulte que dans 90 % des musées, l'histoire des sciences est traitée de manière totalement séparée. Une situation contestable en chasse une autre : « C'est la manière dont on présente la science dans les musées des sciences qui est en jeu. » De leur côté, les pratiques muséales connaissent des innovations qui tiennent pour une bonne part à l'introduction de nouvelles technologies. Leur application, particulièrement en matière de conservation des objets, aura des conséquences sur la présentation même de ces objets. Ce changement est d'une telle force qu'il va avoir de multiples répercussions sur la mise en exposition. Le cas des fac-similés qui sont réalisés aujourd'hui est parlant : ceux-ci sont tellement fidèles à l'objet authentique, qu'il en découle « un problème éthique majeur pour l'ensemble des professionnels de musées » (Daniel Jacobi, CRIPC, Université d'Avignon). Dans une sorte de réaction en chaîne, ces problématiques ont conduit les congressistes de l'AMCSTI aux questions de la professionnalisation et de la formation. En effet, dira son président, Philippe Guillet, « l'introduction des nouvelles technologies va influer sur les métiers dans les musées ». Pour répondre à des manques qui se font sentir, de nouvelles filières commencent à se mettre en place. Mais, d'une part l'ouverture de postes est « extrêmement chiche » et souffre d'un vide statutaire, d'autre part elle est contrariée par la tentation (observable au niveau des collectivités territoriales) d'opter, notamment par le truchement des emplois jeunes, pour une non professionnalisation, de préférence à l'embauche de personnels formés. Cette question des métiers liés à la culture scientifique et technique commande qu'une réflexion approfondie soit menée. L'AMCSTI va s'y employer. Elle a décidé de constituer un groupe de travail et prévu de consacrer un prochain congrès à ces questions. Elle entend ainsi participer, en tant que force de proposition, à la mise en place d'une politique nationale de la CSTI. Tous ces domaines, en effet, renvoient à l'attitude des pouvoirs publics. Si en 1982, c'est Hubert Curien, ministre de la recherche qui fut à l'origine de la fondation de l'AMCSTI, ce même ministère, aujourd'hui, « n'a pas le sentiment que la CSTI est en soi une activité culturelle au sens le plus large » (Philippe Guillet). Il faut cependant lui donner acte de la mise en place, annoncée, d'une « Mission de la culture et de l'information scientifiques, techniques et des musées ». C'est Dominique Ferriot, actuellement directrice du Musée des Arts et Métiers, et ancienne présidente de l'AMCSTI, qui est pressentie pour la diriger. Cette mission disposera d'un conseil scientifique, lequel sera présidé par Jean-Marc Lévy-Leblond. « On peut donc espérer qu'une véritable politique de la CSTI sera mise en place. » (id.) Pour sa part, le ministère de la culture et de la communication se montre plus entreprenant : « Il n'a jamais été autant intéressé par la CSTI. » (id.) La preuve en est la mission sur la culture scientifique et technique que Catherine Trautmann a confié à Gérard Paquet. Intervenant dans le congrès de l'AMCSTI, l'ancien directeur du Théâtre national de la danse et de l'image de Châteauvallon a expliqué que dans le rapport d'étape qu'il a remis à la ministre, il a préconisé que « tous les acteurs de la culture (artistes, chercheurs et médiateurs) s'emparent de la problématique de la science et de la technique pour l'insérer dans leur pratique ». Il a également proposé la création d'une « Mission Art Science Culture », en marge des directions existantes du ministère, et dont il prendrait la direction. Son travail s'organiserait autour de trois mots clefs : fiction, parole, médiation. « Fiction » est très directement une invitation faite aux artistes pour qu'ils « retrouvent un rôle qu'ils ont abandonné depuis une dizaine d'années ». La fiction semble implicitement attendue par les acteurs de la CSTI, si l'on en juge par diverses remarques formulées dans le courant du congrès. Elles ont en effet mis l'accent sur l'importance de « ne pas éliminer l'irrationnel dans son jeu avec le rationnel », de « développer l'imaginaire pour réalimenter le sens ». S'ils ne lui sont pas exclusifs, ces domaines sont inhérents à l'art. De même celui de « l'incertitude » qu'un congressiste a estimé « aussi important à expliciter que le domaine du savoir ». « Parole », parce que, pour tenter de réduire « le décalage extrêmement dangereux entre le monde tel qu'il se développe et la compréhension que nous en avons, il redevient nécessaire, a estimé Gérard Paquet, de palabrer autour de ces questions. L'ensemble des institutions culturelles devraient (re)devenir des lieux de rencontre et de débats vivants. » « Médiation » enfin : comment faire émerger ce nouveau genre de médiateurs dont la CSTI ressent le besoin ? Claude Patriat en fait des « médianimateurs ». Le mot-valise illustre le va-et-vient de l'action culturelle en fonction de sa double polarité : le scientifique et le public. Dans l'esprit de Gérard Paquet, la médiation recouvre de surcroît, précisément, le rapport aux médias, nouvelles technologies comprises. Dans l'un comme dans l'autre cas, le terme renvoie à des préoccupations de formation. Car il s'agit de sensibiliser les réseaux artistiques et scientifiques à « inventer des choses qui n'existent pas » encore. Conscients de se trouver au seuil d'inconnus, les membres de l'AMCSTI se sont accordés sur la nécessité de sortir de ce moment où la culture scientifique et technique ne parvient pas à se situer. Le sentiment de responsabilité vis-à-vis d'une demande sociale entraîne à « redonner des repères au public », voire « à l'humanité », à acquérir une « nouvelle culture qui soit une culture de la confiance ». Le congrès aura pris la mesure des chantiers à ouvrir.
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