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Les risques du
métier L'Institut national des sciences appliquées (INSA) de Lyon a déjà une longue expérience des résidences d'artistes, notamment dans le cadre des sections arts-études. Cette année, la résidence du chorégraphe Stanislaw Wisniewski est allée plus loin que les précédentes : elle a abouti à une création publique mêlant amateurs et professionnels. Les quatuors en mouvement ont été donnés, au début du mois d'avril, sur la scène du centre culturel Charlie Chaplin de Vaulx-en-Velin puis sur celle, ô combien prestigieuse pour des étudiants, de l'Opéra de Lyon1. On ne sort pas indemne de la fréquentation des uvres, et moins encore de la pratique artistique. La « résidanse » de Stanislaw Wisniewski à l'INSA de Lyon est d'abord la preuve éclatante que l'art est avant tout mise en danger de soi-même, acceptation de brouiller ses propres repères pour, peut-être, en apercevoir de nouveaux. La preuve aussi que cette expérience-là est probablement plus douloureuse et plus forte pour des élèves-ingénieurs scientifiques que pour des étudiants en filières littéraires. « Le plus difficile, explique Bernabé, l'un des "insaiens" danseurs, c'est de trouver sa place sur la scène de l'Amphithéâtre de l'Opéra : le plateau n'est pas surélevé et sa forme arrondie efface les diagonales et les lignes droites avec lesquelles on a l'habitude de se déplacer. On est donc complètement au milieu du public, sans repères ni protection. » « On a parfois l'impression, ajoute Elsa, d'être trop visible, de n'avoir aucun droit à l'erreur, et c'est très déroutant. » Le style métaphorique de ces premières réactions « à chaud », pour être très pudique, n'en est pas moins révélateur de la façon dont peuvent être déstabilisés les dix sept étudiants qui ont participé à cette résidence. Tous sont membres de la section danse-études, une des quatre options artistiques proposées par l'INSA de Lyon, les trois autres étant spécialisées en musique, arts plastiques et théâtre. En plus de leurs enseignements « normaux » (soit une bonne quarantaine de cours hebdomadaires), les étudiants de ces sections suivent, à partir de leur deuxième année à l'INSA (la formation d'un ingénieur dure au total cinq ans) six heures d'enseignement artistique pratique et théorique par semaine. Cela sans aménagement d'horaires. Autant dire que les élèves qui demandent à intégrer les sections arts-études sont particulièrement motivés ; c'est d'ailleurs un critère de sélection important, qui peut assouplir celui de l'exigence d'une pratique antérieure solide. Motivés et passionnés : dans la plupart des cas, quand vient l'heure des répétitions intensives en vue des spectacles de fin d'année, ils y passent allègrement la plupart de leurs week-ends. C'est ce qu'ont fait, depuis le début de l'année universitaire, ceux qui ont participé à la résidanse de Stanislaw Wisniewski. Dix sept étudiants volontaires, parce que, comme dit Elsa, « c'est une aventure formidable de travailler avec un chorégraphe et des danseurs professionnels. Danser sur la scène de l'Opéra, c'est la chance de notre vie. » Permettre aux élèves de se produire devant un public « non insaien » était l'objectif principal de cette résidence, mais pas le seul. L'opération était complexe et comprenait également un stage ouvert à l'ensemble des étudiants du campus de Villeurbanne (y compris ceux de Lyon 1 et de l'UFRAPS), des répétitions publiques à l'INSA, des interventions dans des classes de collèges de Vaulx-en-Velin, sans oublier l'organisation de la soirée de prestige du Pôle universitaire lyonnais à l'Opéra, ni la communication concernant le spectacle. Et les études dans tout ça ? Ces fameuses études d'ingénieur, si astreignantes et rigoureuses, ne souffrent-elles pas un peu d'un tel investissement, à la fois personnel et en temps ? La consigne, dont s'acquittent scrupuleusement les responsables des sections artistiques, est d'insister auprès des élèves pour que les études soient toujours prioritaires. « Nous sommes très vigilants sur ce point, explique Gilou Bargel, responsable de la section danse-études. On surveille de près leurs résultats. Mais ce que l'on constate en général, c'est que les étudiants en difficulté apprennent dans nos sections à mieux gérer leur temps, et c'est finalement bénéfique pour leurs études. » Pour Bernabé, qui a intégré la section danse-études en dépit ou à cause d'une deuxième année difficile, et contre l'avis de son entourage, « on ne peut pas dire que la danse pèse sur le travail, c'est exactement le contraire. On gagne en confiance en soi et en assurance dans les rapports aux autres, parce qu'on apprend à penser et à vivre différemment. La plupart des gens sont blasés. La danse permet de voir ce qui est beau, de s'émerveiller encore. » Elsa, qui termine sa formation cette année, est encore plus catégorique : « Si je n'avais pas pu suivre la section danse-études, je ne serais pas restée à l'INSA, je n'aurais pas tenu le coup. Depuis que je suis en première année, je n'arrive pas à me faire à l'idée que je vais donner ma vie à l'industrie. D'ailleurs, je ne vais pas le faire. » Elsa a en effet décidé qu'elle ne sera pas ingénieur : elle est candidate à une école de danse londonienne ; en cas d'échec, elle se repliera sur un DESS de gestion culturelle. Les pratiques artistiques ont ainsi parfois des effets inattendus sur des élèves-ingénieurs promis dès leur plus jeune âge à constituer le fleuron de l'industrie. Inattendus, mais pourtant pas imprévisibles. Les « insaiens» forment une catégorie particulière d'étudiants. Tous ont obtenu un baccalauréat scientifique avec au minimum une mention bien. Et la plupart d'entre eux ne se sont pas posé beaucoup de questions quant à leur avenir professionnel : il semble logique à des élèves aussi brillants (et plus encore à leurs parents) de suivre la voie royale d'une école d'ingénieur qui ouvre des carrières toutes tracées en « génies » divers : génie civil, électrique, énergétique, mécanique, physique ou productique. Mais quand ils ont la chance, comme à l'INSA de Lyon, de pouvoir suivre en complément des enseignements artistiques, le choc des génies est parfois rude. Il y a d'abord le contraste entre d'une part la soi-disant rigueur scientifique, d'autre part la prétendue mouvance de l'art et l'ouverture sur des horizons inconnus. C'est ce qui fonde les sections arts-études telles que les justifie le directeur de l'INSA de Lyon, Joël Rochat : « La formation artistique, humaine, sera précieuse pour l'ingénieur et le citoyen de demain confronté à un monde de plus en plus ouvert, mouvant et en quête de sens. » Ce choc-là est généralement fécond et indolore. Mais il y en a un autre, qui peut être plus douloureux : celui que subissent de bons élèves sûrs de leurs grandes et prometteuses qualités scientifiques (à défaut d'être convaincus de leur vocation en la matière) lorsqu'on les traite tout simplement comme les amateurs qu'ils sont dans le domaine artistique. Ils ont alors parfois du mal à trouver leur juste place et à s'y tenir. Ainsi, certains élèves ont été déçus par un écart à leur goût trop important entre le rôle qu'ils tenaient dans la chorégraphie de Stanislaw Wisniewski et celui des danseurs professionnels : « Il nous a utilisés pour faire de la figuration. Il nous a fait bouger, mais il ne nous a pas fait danser », ont dit quelques futurs ingénieurs. « C'est une leçon d'humilité que certains ont du mal à avaler, explique Gilou Bargel. A la différence des résidences précédentes, nous avons voulu cette année nous ouvrir sur l'extérieur, avec des représentations publiques en dehors de l'INSA et un travail continu, en commun avec des danseurs professionnels. Cela implique une grande exigence au niveau des répétitions, et des contrastes parfois déstabilisants. Mais ils doivent les assumer : c'est le sens pédagogique de cette résidence. » Stanislaw Wisniewski, lui, reste d'une tranquille et imperturbable fausse ingénuité devant ces remarques. « Mon souci, dit-il, n'était pas d'effacer les différences entre danseurs professionnels et amateurs. Il s'agissait avant tout de faire une uvre, et le contraste entre les danseurs a servi la création : la pièce ne serait pas ce qu'elle est si les danseurs n'étaient pas ce qu'ils sont. L'inspiration vient avant tout de la musique et des situations qui se créent, y compris les tensions, les "failles" et les doutes que j'ai pu sentir parfois chez les élèves-ingénieurs. L'intérêt était justement de jouer sur les contrastes, d'obtenir subtilement une pénétration entre deux mondes qui se frottent l'un à l'autre. Mais c'est toujours à la limite que cela se passe ; si je les avais mis tous ensemble, au même niveau, il n'en serait rien resté. » Le résultat, sur la scène de l'Opéra, lui a donné raison, et le public a été unanime à saluer, au-delà de la remarquable performance des étudiants, la subtilité de cette composition où les oppositions ne cessent de se confondre pour mieux s'affirmer, de se heurter pour mieux se dissoudre. A l'heure du premier bilan, en tout cas, les principaux responsables de cette résidence se disent satisfaits, tant du point de vue artistique que pédagogique. « Je crois, conclue André Béraud, le directeur du Centre des Humanités de l'INSA dont relèvent les sections arts-études, qu'avec cette résidence nous sommes allés aussi loin qu'on peut le faire dans ce type d'action. Tant mieux si certains étudiants le vivent difficilement sur le coup ; ça ne leur sera que plus bénéfique par la suite. » I.M.
1. Stanislaw
Wisniewski est danseur démissionnaire au Ballet national de l'Opéra
de Lyon. Il a fondé sa propre compagnie en 1996, et est parallèlement
en résidence au centre culturel Charlie Chaplin de Vaulx-en-Velin.
La création des Quatuors en mouvement s'inscrit dans le
cadre de la convention signée en 1994 entre l'INSA et l'Opéra
de Lyon. Ce partenariat se manifeste également par des tarifs
préférentiels, des visites et répétitions
publiques ; l'INSA fournit pour sa part des ingénieurs-stagiaires
chargés de travailler à l'Opéra sur des questions
techniques. La résidence de Stanislaw Wisniewski à l'INSA de Lyon a également donné lieu à un travail vidéo, réalisé par Pascal Nottoli (Agence Caméra) sous la direction de Francis de Coninck. L'ensemble du processus de création des Quatuors en mouvement a été filmé tout au long de l'année universitaire, ainsi que le spectacle final dans sa forme « achevée ». Il en résulte une cassette d'une heure et douze minutes. Ce document sera disponible sur simple demande, dès la fin du mois de mai 1997, auprès d'Art + Université + Culture (03 80 39 68 22).
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