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Quatre mains pour une voix
n° 11 octobre-novembre-décembre 1996

La semaine de rentrée culturelle a été très dense à l'université Charles de Gaulle - Lille 3. Achevée en apothéose par une animation non stop du campus avec les partenaires du service Action Culture (La Métaphore, la Rose des Vents, L'opéra de Lille, La Verrière, Danse à Lille…), elle avait comporté auparavant une journée de réflexion sur les partenariats CROUS-universités (voir pages 6 à 10), l'inauguration d'une brasserie culturelle par le CROUS de Lille et du nouveau Forum du campus du Pont de Bois, un séminaire sur la traduction théâtrale ainsi que diverses manifestations culturelles. Auparavant, cette semaine folle avait été ouverte par un duo de choc et de prestige :
« La cordée Butor-Pousseur ».

La première chose qui frappe, lorsqu'on voit Michel Butor et Henri Pousseur ensemble, c'est la complicité qui règne entre eux, cette communication au-delà des mots qui permet à l'un de répondre le plus naturellement du monde aux questions posées à l'autre sans que celui-ci en prenne ombrage, bien au contraire.

« Cela fait 36 ans, explique Henri Pousseur, que nous 'compliçons' ensemble… et accomplissons », renchérit Michel Butor. Tout est dit, dans cette simple réplique à deux voix et un brin de malice, sur la force des liens affectifs et créatifs qui unissent ces deux artistes. Ainsi se joue en permanence, entre l'écrivain et le musicien, une composition en forme de surenchère où la complicité conduit le discours au-delà de lui-même. Cela, exactement de la même façon que l'opéra n'est ni de la musique, ni du théâtre, ni les deux à la fois, mais un genre spécifique où musique, texte et mise en scène se dépassent et s'enrichissent mutuellement pour former un tout irréductible à l'une ou l'autre de ses composantes.

Il n'est donc pas étonnant qu'Henri Pousseur ait souhaité composer une œuvre pour célébrer le 70e anniversaire de son ami de 36 ans. Pas étonnant non plus qu'il s'agisse d'un opéra. Écrit, bien sûr, à quatre mains pour une seule voix. L'histoire de Don Juan à Gnide où les séductions de la chasteté (Répons III) est donc avant tout celle d'une amitié. Cette œuvre, créée en France le 21 octobre dernier à La Rose des Vents - Scène nationale de Villeneuve d'Ascq, est en effet l'aboutissement d'une collaboration qui a débuté en 1960 et ne s'est jamais interrompue. Cette année-là, Henri Pousseur demande à Michel Butor d'écrire un texte pour Votre Faust, composé à partir de Répons, une œuvre qui s'inscrit dans le courant de la mobilité, de l'ouverture, de la perméabilité entre les genres artistiques. De là naîtront d'autres pièces, telles que Miroir de votre Faust, Répons avec son paysage… et ce Don Juan à Gnide conçu 36 ans plus tard comme un Répons III.

Au-delà de l'aspect artistique et humain, l'histoire de cet opéra est aussi celle d'une opération exemplaire en matière d'action culturelle universitaire. L'aventure a commencé à l'université de Louvain où Henri Pousseur est en résidence depuis deux ans, avec entre autres obligations celle de créer une œuvre par an. Son désir de célébrer les 70 ans de Michel Butor ainsi que les liens qu'il avait noués auparavant avec l'université Charles de Gaulle - Lille 3 (notamment avec le CFMI, centre de formation des musiciens intervenant en milieu scolaire) ont donné une ampleur inhabituelle à cette commande. De nombreux partenaires ont été conviés à se joindre à la confection du paquet-cadeau, pour monter un projet complexe mêlant musique, littérature et arts plastiques, création, diffusion, formation, exposition et recherche.

Le maître d'œuvre de l'opération est le service culturel de l'université Lille 3, Action Culture, seule structure à même de fédérer efficacement des acteurs opérant dans divers champs d'intervention. Au centre du montage, il y a bien sûr la création de Don Juan à Gnide. L'œuvre a été co-produite par l'université Lille 3, le Festival de Flandres lié à l'université de Louvain, l'ensemble musical suisse Contrechamps et l'université de Sarrebruck. Trois représentations en ont été données en une semaine : à Louvain, à Villeneuve d'Ascq et à Genève. Le concert en France a été organisé avec la collaboration de La Rose des Vents, partenaire régulier d'Action Culture, qui a intégré cette création dans sa programmation.

La partie formation est elle-même complexe puisqu'elle s'adressait à trois groupes d'étudiants : ceux du CFMI, ceux du département d'études musicales et ceux de la filière littéraire. Pour eux ont été organisés, le lendemain du concert à La Rose des Vents, des séminaires au cours desquels Henri Pousseur et Michel Butor ont pu expliquer leur démarche créatrice. Tous deux se sont prêtés de bonne grâce à cet exercice. « J'aimais bien mon métier de professeur, raconte Michel Butor. Ce que je fais ici est un prolongement de mon enseignement. Il est important pour les étudiants de pouvoir assister à la création de ce qui va devenir classique, à l'histoire en train d'évoluer. »

Les étudiants ont également participé à une journée d'étude réunissant chercheurs, musiciens, écrivains, poètes et plasticiens sur le thème de « l'œuvre ouverte ». L'occasion était en effet idéale de faire le point scientifiquement, plus de 30 ans après, sur l'actualité de ce mouvement et ses répercussions pour les différentes formes d'expression artistique.

Enfin, une exposition réalisée par une étudiante en histoire de l'art, Isabelle Lefèbvre, a rassemblé toutes sortes d'objets témoignant de l'amitié créatrice qui unit Henri Pousseur et Michel Butor, et des liens qu'ils ont noués, ensemble et individuellement, avec d'autres artistes. Pour parachever l'opération, Action Culture s'est chargé de l'édition d'un catalogue de cette exposition qui, par ailleurs, a marqué l'inauguration de la nouvelle brasserie culturelle ouverte par le CROUS sur le campus de Lille 3.

La complexité même de l'opération et son coût global important (près de 400 KF) sont, en un paradoxe apparent, les raisons qui l'ont précisément rendue possible. Il est en effet évident que l'université Charles de Gaulle n'aurait pu supporter tous les frais d'une production qui à elle seule représente un budget d'environ 100 KF. Ce n'est d'ailleurs pas sa mission. En revanche, l'intégration d'autres aspect tels que la diffusion dans plusieurs pays, le montage d'une exposition, les liens avec les formations et la recherche, a permis d'intéresser de nombreux partenaires au projet : la Scène nationale de Villeneuve d'Ascq, la DRAC, le conseil général du Pas-de-Calais, le CNOUS et la commission européenne. Du même coup, la charge financière pour chacun des partenaires diminue en même temps que l'opération prend de l'ampleur, au sein de l'université et dans son environnement.

Pour Jacqueline Bruckert, directrice du CFMI, qui est l'une des chevilles ouvrières de l'opération, « La cordée Butor-Pousseur » a marqué « un moment important dans l'histoire de la collaboration interne à l'université. Cette création a suscité une rencontre interdisciplinaire, notamment avec les départements d'études musicales et de lettres. Au fond, ce qui était important, ce n'était pas l'œuvre en tant que telle, mais ce que l'on pouvait faire autour. Henri Pousseur n'a pas la première place parmi les musiciens de sa génération, mais son apport est néanmoins considérable et, surtout, il a une personnalité et un parcours très riches : il a notamment fait un travail très important sur la pédagogie. C'était essentiel pour atteindre notre premier objectif, qui était de mettre les étudiants en contact avec la création en train de se faire. »

« La réussite de l'opération, ajoute Jacqueline Bruckert, tient au fait que le service culturel y mis toute son énergie. C'est ce qui a permis de nouvelles rencontres, au sein même de l'université. C'est ce qui a fait que d'autres projets sont aujourd'hui en cours, par exemple autour de Kandinski. Monter des opérations pour nos seuls étudiants n'aurait pas de sens : Action Culture doit être le passage obligé pour tous les étudiants. »

Le directeur du service culturel, Patrick Houque, tire lui aussi un bilan positif de l'opération. Non pas tant sur le plan strictement artistique qu'en termes de retombées pour l'action culturelle au sein de l'université. « Le fait que 'La cordée Butor-Pousseur', avec toutes ses ramifications et implications, ait été programmée dans le cadre de notre semaine de rentrée, avec l'inauguration de la brasserie et aux côtés d'autres manifestations, a permis de donner un nouvel ancrage à l'action culturelle sur le campus de Lille 3. Si l'enthousiasme retombe vite, malheureusement, du côté de certains enseignants, cela nous a permis de tisser des liens avec des étudiants qui n'avaient pas forcément conscience de l'aide que l'on peut leur apporter pour concevoir et réaliser des projets. Plus généralement, cela a incontestablement donné à notre action, du point de vue institutionnel, une visibilité qu'elle n'avait pas auparavant. »

Quant à l'aspect artistique, il est vrai que Don Juan a Gnide a provoqué des réactions très mitigées. Il y a là le risque de la création que doit assumer tout producteur. Il est vrai aussi que Michel Butor et Henri Pousseur ne sont plus depuis longtemps des représentants de la jeune génération. Il n'empêche qu'avec la richesse de leur parcours, avec la maturité de leur discours, ils ont su faire vivre pour près de 300 étudiants musicologues et littéraires une page importante de l'histoire de la création au XXe siècle. Ils y ont ajouté la chaleur, la spontanéité et la générosité qui permettent d'incarner les œuvres et leurs auteurs, de les situer dans leur propre mouvement par rapport aux courants artistiques et aux évolutions sociales. Les étudiants qui ont eu la chance de vivre cette expérience-là ne sont pas près de l'oublier.

I.M.

 

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