|
|
Une musiqueconsulte De l'influence des études et des recherches sur le comportement culturel d'une université : à Bordeaux 4 on chante Montesquieu.« 1° Si
un homme meurt sans enfants, son père ou sa mère lui succéderont. Rien de surprenant à entendre citer l'Esprit des Lois dans une université des sciences juridiques, sociales et politiques, économiques et de gestion, laquelle, entre parenthèses, porte le nom de l'ancien étudiant en droit bordelais, natif de La Brède : Montesquieu (Bordeaux 4). Nuance cependant : dans le décor à peine modifié d'un amphithéâtre la chaire professorale a simplement été retirée de l'estrade , le texte en question est dit à plusieurs voix, pris entre récitatif et chant. Aux côtés de deux sopranos, d'un contre-ténor et d'un baryton, le contrepoint instrumental est assuré par un septuor d'allure peu classique : clarinette, trompette, basson, violoncelle, marimbas et xylophone. L'ensemble est dirigé par Jean-Paul G. Noguès ; un compositeur et musicien bordelais qui, depuis une vingtaine d'années, avec le groupe Delta (1) qu'il anime en compagnie de Françoise Schanbroeck, emprunte une voie musicale fondée sur des « structures harmonico-rythmiques dites algorythmes ». La démarche, d'abord influencée par le free-jazz, s'est modifiée, avec les apports d'instrumentations d'autres musiques du monde, puis infléchie, avec l'introduction des voix, jusqu'à la forme de l'oratorio (« profane ») que constitue son Esprit des Lois. La pièce a été créée le 7 avril dernier dans l'amphi 400 de l'Université Montesquieu - Bordeaux 4. Elle est une commande publique, passée à Jean-Paul Noguès par l'Université, par le canal de sa mission culturelle. En cela, la singularité de l'uvre déborde le cadre de sa dimension esthétique ; elle tient, pour une large part, aussi à son inscription dans une action artistique et culturelle naissante à Bordeaux 4. Son président, Jean Dubois de Gaudusson en a confié la responsabilité à Xavier Daverat (qui dirige par ailleurs un DESS Propriété intellectuelle et communication). Bordeaux 4 est « la petite dernière » des universités bordelaises. En 1995 elle s'est affranchie de la tutelle de l'Université scientifique, Bordeaux I, à l'ombre de laquelle « elle était mal identifiée ». S'il n'existe qu'une mission qui « fonctionne pour l'instant avec des avances de l'université », c'est bien de la constitution d'un service culturel dont il est question : « On ne peut pas fonctionner avec des projets de l'ampleur de l'oratorio sans un tel service. Nous allons le réaliser en adéquation avec le plan quadriennal » précise Xavier Daverat. La perspective est claire, les options programmatiques le sont tout autant, dès à présent (l'activité culturelle a réellement pris son essor au cours de l'année universitaire) : « Nous essayons de mettre en place des projets en fonction des spécificités de nos études. » Voilà le pari : faire des domaines d'enseignement et de recherche la racine de la vie culturelle à l'Université Montesquieu. « Nous avons été cinq enseignants à montrer l'exemple, explique Xavier Daverat ; tous des juristes, pour cette année. Nous avons mis en place un cycle de conférences Droit littérature cinéma [ainsi de l'irrationnel dans le procès pénal à travers quelques exemples littéraires ou la femme dans le western]. Elles seront prolongées en direction de l'économie. » Ces conférences se tiennent dans la Salle des Thèses de l'Université. Elles sont, selon Xavier Daverat, « suivies par beaucoup d'étudiants ». Le Printemps des poètes, cette nouvelle initiative due à Jack Lang, a été à son tour l'occasion d'une intervention adaptée : « Nous avons pressenti un peintre qui a travaillé autour des connotations juridiques de la Divine Comédie. » Trois bibliothèques universitaires ont servi de lieu d'exposition. Une des peintures doit être acquise par l'Université et accrochée « dans un lieu passant ». L'oratorio est, quant à lui, la première illustration de cet esprit de culture, qui anime Bordeaux 4, dans la création. « Au début Xavier Daverat précise au passage que la préparation du projet remonte à un an je pensais soumettre des textes diversifiés, plus courts, et qui représentent nos disciplines. Mais cela donnait une masse hétéroclite. Des collègues se sont montrés perplexes. C'est Jean-Paul Noguès qui a repéré Montesquieu. L'Esprit des Lois s'est alors imposé et c'est Noguès qui a procédé à la sélection des textes. Il a choisi avec un il ou une oreille de musicien. Cela donne un reflet de l'Esprit (2) différent de celui, raisonné, qu'aurait fait un historien du droit ou un publiciste. Des projets comme celui-là, j'espère en mener d'autres ; avec d'autres types de textes. » Avec aussi des partenaires : « Des relations peuvent se nouer avec le Conservatoire National de Région, par exemple, et aboutir, pourquoi pas ? à des coréalisations. » D'autres sont potentiels. « Ils attendent que nous fassions nos preuves. Nous pourrons nous prévaloir de la création de l'oratorio, même matériellement, avec la coproduction du disque, dont l'enregistrement est prévu à la fin de l'année. » Si Xavier Daverat évoque beaucoup les projets musicaux, invoque la présence de « compositeurs de talent » dans le Bordelais, l'existence au Conservatoire de classes de composition et d'une classe d'électroacoustique de grande qualité, c'est parce que le monde de la musique occupe une place importante chez lui. Il a été musicien et il demeure particulièrement attentif (« en dehors du droit, je travaille sur la littérature et les musiques nord-américaines ») au jazz. La musique n'est toutefois pas posée en exclusive dans l'actuelle mission culturelle de L'Université Montesquieu. Xavier Daverat ne cache pas qu'il a en tête une foultitude de projets. Il évoque, pour n'en citer qu'un, l'inscription d'un spectacle théâtral dans l'objet d'un colloque scientifique. La seule chose qu'il refuse pour la mission culturelle, c'est d'en faire, même en partie, un office de diffusion. Il peut néanmoins y avoir des accords avec d'autres acteurs culturels. Ainsi l'Opéra de Bordeaux vient-il donner des concerts gratuits sur le campus. La mission culturelle recherche une liaison avec des salles de cinéma d'Art et d'Essai. Pour le développement de l'activité culturelle sur le campus éloigné, sans vie nocturne aux alentours immédiats , les aménagements techniques de certains amphithéâtres sont soit en cours, soit prévus. Il est de surcroît question d'utiliser l'ancienne faculté de droit, en plein centre de Bordeaux, amenée à devenir un pôle judiciaire. Si l'on se tourne à présent du côté des étudiants, ils sont 13500 à Bordeaux 4, leurs associations sont préoccupées essentiellement de professionnalisation. « C'est normal, admet Xavier Daverat, dans une université qui, jusqu'alors, n'a pas développé de projet culturel. » Malgré ce handicap, certains indicateurs l'incitent à la confiance : les auditeurs aux conférences, les visiteurs à l'exposition de peinture dans les bibliothèques. Parmi les spectateurs qui ont assisté à la création de l'Esprit des Lois, une quarantaine d'étudiants seulement. Le chargé de mission culture n'a pas caché que cette création artistique constituait un test, à tous points de vue. Le Président de l'Université lui-même, dans un court propos liminaire, a convenu : « Nous nous lançons dans une aventure » ; remarque qui avait autant trait à l'uvre à découvrir qu'aux actes culturels développés dans l'Université Montesquieu. L'exécution de l'Oratorio de Jean-Paul G. Noguès accomplie, Jean Dubois de Gaudusson a exprimé sa satisfaction quant à sa qualité artistique ; et il a ajouté, s'adressant à son chargé de mission pour la culture : « Allez-y : foncez. »
1 - Cf.
« Plan Delta » in Les Cahiers d'A+U+C
n° 9-10 (août-septembre 1996).
|
|
|