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Condom, l'armagnac, l'université et le théâtre
n° 1 octobre 1995

En plein cœur du Ténarèze, Condom a décidé de s'adonner au théâtre. Les premières « Théâtrales de Condom en Armagnac » se sont déroulées au début du mois d'août. Un festival impulsé par l'université de Bordeaux 3, soutenu par Toulouse-le-Mirail et financé en partenariat avec les collectivités locales. Particularité : le festival de Condom se veut un tremplin pour les jeunes troupes pré-professionnelles.

Condom était jusque-là réputée pour son armagnac (les connaisseurs savent qu'on parle là du fameux ténarèze), et accessoirement pour son festival de bandas. Une image culturelle axée sur la fête et le bien-vivre, que portait tranquillement cette sous-préfecture de huit mille habitants nichée au cœur du Gers, ancien évêché puissant entouré d'innombrables et riches bastides, aujourd'hui coincée entre les frontières administratives de l'Aquitaine et de Midi-Pyrénées. Et puis cet été, quelque chose a changé à Condom, pour longtemps peut-être. Il ne s'agit pour l'instant que d'une esquisse de changement, mais quelques indices portent à croire que la greffe est en train de prendre.

Au départ, l'idée simple et un peu vague que la décentralisation théâtrale n'a pas encore gagné en profondeur toutes les provinces françaises. À Condom, il y a pourtant une compagnie professionnelle, la Boîte à Jouer, et le théâtre amateur s'appuie dans le Gers sur une tradition forte et ancienne. Mais pour Serge Pialoux, responsable du service culturel de l'université de Bordeaux 3 et Condomois d'origine, du théâtre, il n'y en a jamais assez. Les préoccupations professionnelles recoupent alors les liens familiaux, et ainsi naît l'idée de faire de Condom un point de rencontre des formations théâtrales. La proximité de Pierre Debauche, installé depuis peu à Agen avec sa troupe et son école de théâtre, donne la garantie d'une présence professionnelle, à laquelle s'ajoutera celle de Georges Descrières, lui aussi quelque peu originaire de Condom, qui accepte de de se déplacer avec la première promotion issue de son conservatoire de Grasse. Ces deux parrains célèbres donnent tout naturellement à ce festival une touche supplémentaire : il s'agira non seulement de réunir des troupes universitaires, mais aussi d'offrir un tremplin à de jeunes compagnies pré-professionnelles.

La municipalité de Condom est immédiatement séduite par le projet, la DRAC d'Aquitaine s'engage aux côtés de l'université de Bordeaux 3, et l'université de Toulouse-le-Mirail, qui collabore déjà avec Bordeaux 3 à la mise en place d'un réseau dans le Grand Sud-Ouest, délègue le Théâtre 2 l'acte qu'elle accueille depuis un an en résidence. Mais, en cette année 1995 politiquement troublée par quelques échéances électorales, il s'avère difficile de mettre d'accord le conseil général du Gers et le conseil régional de Midi-Pyrénées. Si bien que la municipalité de Condom (qui a changé entre temps), s'engage à combler le déficit si d'aventure l'une ou l'autre subvention venait à manquer au moment de boucler le budget.

Cet épisode, qui indique bien à quel point la culture ne peut ignorer la politique (et réciproquement), a forcément des répercussions sensibles sur l'organisation de la manifestation. Dans la précipitation et l'incertitude des dernières semaines, la promotion laisse à désirer, et le public condomois, dans les établissements scolaires comme dans la rue, n'est pas vraiment préparé à recevoir le festival, qui se trouve du même coup comme plaqué dans la ville, en suspens dans la chaleur orageuse de ce début du mois d'août. Sur le terrain, les relais ne manquaient pourtant pas. Les associations locales étaient de la partie, et une vingtaine de bénévoles ont participé à l'organisation, convaincus, comme Pierre Bret qui a « flashé » dès le départ, que cette manifestation est « forcément une bonne chose pour Condom ». Mais au-delà des murs du cloître où les troupes avaient élu domicile, il manquait quand même ce quelque chose dans l'air, cette fébrilité et cette ambiance de fête qui indiquent qu'une ville est en festival.

La préparation du public était pourtant d'autant plus indispensable que la programmation de cette première édition des « Théâtrales » n'était qu'en partie de celles qui attirent spontanément le grand public. Une programmation composite. Antigone par les élèves de Georges Descrières en ouverture, Le roi Lear par la compagnie Pierre Debauche en clôture. Entre les deux, un échantillonnage du travail théâtral qui se fait dans les universités, avec La maison d'arrêt par des étudiants du DEUST théâtre de Bordeaux 3, Rivages à l'abandon, Matériau Médée, Paysage avec Argonaute d'Heiner Müller par le Théâtre 2 l'Acte et des étudiants de Toulouse le Mirail, et deux productions de jeunes troupes issues de Bordeaux 3 : Mademoiselle Julie par le Théâtre sur Cour et Les yeux d'encre d'Arlette Namiand par le Théâtre de l'Eclusée. Le tout ponctué par deux autres spectacles plus grand public : une deuxième prestation de Pierre Debauche dans le style café-théâtre sur le thème de Bacchus, et Pathelin s'en va-t'en foire par les Condomois de La Boîte à Jouer.

Programmation pour le moins hétéroclite. Une chose est sûre : chacun peut y trouver son compte ; une autre chose est plus douteuse : c'est l'image qui ressort d'une telle programmation. Les organisateurs ont fait le choix de mélanger les genres, de mettre à l'affiche des « locomotives », avec des grands classiques montés par des professionnels reconnus localement ou nationalement. À charge pour eux d'entraîner le public vers des spectacles réputés plus difficiles et montés par de jeunes compagnies. Cela pose évidemment un problème d'identité pour ce festival, où les troupes issues des universités ne sont finalement pas celles qui retiennent le plus l'attention. D'autant moins qu'elles sont programmées en fin d'après-midi ou de soirée, le prime-time étant réservé aux vedettes. Les étudiants comédiens et metteurs en scène ont pourtant montré des qualités prometteuses. Ils auraient facilement supporté la comparaison directe avec leurs aînés qui ont accédé à la célébrité ou au rang de professionnels. Ils ont montré aussi de la passion, une volonté farouche de progresser encore, et une grande maturité dans leur capacité à prendre en charge un projet et à le mener à bien.

Pour les organisateurs, à l'heure du bilan, l'essentiel est que le public, dans l'ensemble, ait répondu à l'appel. « Avec plus de 600 entrées payantes, dit Serge Pialoux, on est allé bien au-delà de ce que l'on escomptait au départ. » Les deux spectacles-phare ont fait le plein avec environs 300 spectateurs chacun, de même que Pathelin s'en va-t'en foire. La Maison d'arrêt, malgré une capacité d'accueil limitée à 50 places, a aussi remporté un joli succès, avec 80 spectateurs pour la deuxième représentation, dont une bonne part de Condomois. Mais il n'y a pas de miracles : ce spectacle a été préparé sur place, bien avant le début du festival, par les étudiants du DEUST théâtre de Bordeaux 3. Ils ont investi l'ancienne prison de Condom avec beaucoup d'intelligence et de sensibilité, sur des thèmes comme la guerre et son cortège de drames personnels et collectifs, la mémoire de l'enfance, l'amour et la vie, tout simplement. Dès les premières répétitions, le contact a été établi avec les habitants de Condom, qui ont ensuite applaudi ce spectacle qui n'est pourtant, a priori, pas facile d'accès pour un public non averti. Les dix étudiants qui l'ont composé se sont passionnés pour ce travail difficile qui consistait à redonner vie à un lieu marqué de souvenirs douloureux. Ils évoquent par exemple « la voisine de gauche, qui venait nous voir pendant les répétitions. Elle nous racontait des histoires sur la prison, comme le passage des réfugiés espagnols ». Ils se souviennent aussi des remerciements de Condomois : « ils étaient heureux qu'on ait rouvert la prison pour ce spectacle. » Ces jeunes comédiens regrettent en revanche que, dans l'ensemble, le festival n'ait pas davantage investi les rues de Condom. Ils regrettent aussi d'avoir un peu raté une occasion de rencontre avec les étudiants venus de Toulouse aux côtés du Théâtre 2 l'Acte. Car, même si les repas étaient pris en commun, Bordelais et Toulousains n'ont pas vraiment réussi à rompre la glace pendant ces cinq jours. Cinq jours de travail intensif, il est vrai, pour les compagnies.

Quoiqu'il en soit, le bilan de cette première édition est estimé satisfaisant. D'autant plus que pour l'ensemble des spectacles, le public était constitué en majorité d'habitants de Condom et des environs, qui n'étaient pas tous familiarisés avec le théâtre (c'est ce que révèle une enquête réalisée pendant le festival par une étudiante bordelaise en maîtrise Arts du spectacle, études théâtrales). Les élus locaux, eux, sont enchantés. Andrée Tandonnet, premier adjoint au maire, pense déjà à l'avenir: « Ce festival était très enrichissant pour tout le monde, dit-elle, c'est très important d'apporter le théâtre à la campagne. Il faut maintenant continuer, il faut que Condom devienne synonyme de théâtre, de la même façon que Marciac est synonyme de jazz. » Avec un bémol toutefois, et des correctifs à apporter : « Le festival mérite un public plus important encore. Les gens n'étaient pas au courant. » La première édition des « Théâtrales de Condom en Armagnac » a eu le mérite d'exister, bel et bien, dans des conditions difficiles. Prouvant ainsi que la collaboration entre l'Université et les collectivités locales peut exister et être fructueuse. Prouvant également que des professionnels peuvent s'engager fortement dans de telles opérations, comme l'a fait Pierre Debauche, qui a animé un stage et est resté à Condom tout au long du festival. Il reste un an pour préparer la seconde édition. Déjà, il est question que deux élèves de Debauche s'installent en résidence, avec l'intention de travailler en collaboration avec les établissements scolaires. Une université d'été est également en projet, ainsi qu'une collaboration avec le centre de rencontres théâtrales de Lectoure, tout près de là. Quelque chose a changé cet été : Condom a décidé de s'adonner au théâtre. Les Condomois semblent y être tout à fait disposés, dès lors que l'on s'occupe un peu d'eux.

I.M.

 

 

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